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Full text of "Un Client sérieux"

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UN 



CLIENT SÉRIEUX 



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// a été tiré de cet ouvrage 20 exemplaires sur papier 
du Japon, tous numérotés 

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ClA^u*- 









■tA^t- 



O^r-r-z-Jl-- 



UN 



CLIENT SÉRIEUX 



PAR 



G. COURTELINE 



PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, PRÈS L'ODKON 
Tous droits réserré» 




^cA ;■ 



B1BL 



UN CLIENT SÉRIEUX 



UN CLIENT SÉRIEUX 



SCENE PREMIERE 

En chambre du Conseil. 

Fauteuils et chaises de reps vert bouteille. Hautes boiseries de 

chêne montant à mi-hauteur des murs, au-dessous d'un papier 

gros bleu où s'éparpillent des fleurs de lys. 
Vn fou de coke siffle dans l'àtre. 

L'huissier seul, planté devant une glace, noue sur sa nuque le 
• ruban de son rabat. 
La porte s'ouvre. 

LE SUBSTITUT, qui entre 

Bonjour. 

C'est un homme de trente-cinq à trente-huit ans, petit et 
blond. L'allure d'un foutriquet rageur et rancunier. 
D'ailleurs, la plus grande distinction. Pantalon et veston 
irréprochables. Des pieds de fillette, chaussés d'escarpins 
vernis. Un chapeau de soie où Narcisse trouverait à 
mirer son imaqe. 



4 UN CLIENT SERIEUX 

L'HUISSIER 

Monsieur le substitut, mes respects ! 

LE SUBSTITUT 
Vous avez l'Officiel? 

L'HUISSIER 

Non, Monsieur le substitut. 

LE SUBSTITUT 

Depuis ce matin, je bats tous les kiosques de 
Paris; pas moyen de mettre la main dessus. 

L'HUISSIER 

Ça ne m'étonne pas. Il ne sera mis en vente qu'à 
anidi. C'est dans le Matin, en dernière heure. 

LE SUBSTITUT 

Il est arrivé quelque chose? 

L'HUISSIER 

Un accident comme on allait mettre sous presse. 
Toute une forme en pâte! 

LE SUBSTITUT, amer 
Charmant!... Ces choses-là sont faites pour moi. 
Enfin!... Pensez à me l'apporter dès qu'il sera paru. * 
J'ai hâte d'avoir des nouvelles. 



UN CLIENT SÉRIEUX 5 

L'HUISSIER 

Vous êtes décoré? 

LE SUBSTITUT 
Décoré? {Jetant ses gants dans son chapeau.) C'est- 
à-dire que je suis sacqué, probablement. 

L'HUISSIER, abasourdi 
Non? 

LE SUBSTITUT 

Je vous dis que le décret de révocation a peut- 
<itre été soumis hier à la signature présidentielle. 

L'HUISSIER 

Qu'est-ce qu'il se passe? 

LE SUBSTITUT 

Il se passe que, depuis un mois, Y Intransigeant 
mène contre moi une campagne. 

L'H U 1 S S I E R , qui le savait parfaitement 

A cause? 

LE SUBSTITUT 

A cause que le cousin du gendre du beau-frère de 
ma belle-sœur a décidé sa tante à mettre son filleul 
aux jésuites de Vaugirard. 

i. 



6 UN CLIENT SERIEUX 

L'H l" I S S I E R , jouant la consternation 

zut: 

LE SUBSTITUT, qui endosse sa robe 
J'en suis comme un fou, je vous dis! D'ailleurs,, 
ie sais de qui vient le coup. 

L'HUISSIER 

De qui? 

LE SUBSTITUT 

De Barbemolle , parbleu!... misérable plaidail- 
lon! avocat sans causes! canaille! Voilà longtemps 
que je le surveille, que j'observe, sans souffler mot, 
son petit travail de termite. Pistonné par les radi- 
caux au Ministère de la Justice, il a obtenu du garde 
des sceaux la promesse d'être nommé substitut à 
Paris dès que se produira une vacance. Alors, natu- 
rellement, il fait tout ce qu'il peut pour faire un 
trou au Parquet. 

L'HUISSIER, effaré 
Il veut faire un trou au parquet? 

LE SUBSTITUT 
Oui. 

L'HUISSIER 

Pour regarder ce qui se passe? 



UN CLIENT SÉRIEUX 7 

LE SUBSTITUT, a S acé 

J'ai de la peine à me faire comprendre. Je ne 
vous dis pas « au parquet », je vous dis « au Par- 
quet »! Le Parquet! Vous ne savez pas ce qu'on 
appelle le Parquet? 

L'HUISSIER 

Ah! pardon! 

LE SUBSTITUT 

Pied-plat! Flaire-fesse!... Non, mais qu'il l'ait 
jamais, ma place!... J'ai des amis au Figaro; je lui 
ferai savoir comment je m'appelle, vous verrez si ça 
traînera. 

L'HUISSIER 

Vous aurez rudement raison. 

La porte s'ouvre. 

LE SUBSTITUT, bas à l'huissier 

Chut!... Le président! 

C'est le président, en effet, homme de cinquante ans, 
celui-ci, aux larges favoris blancs où s'éteignent de 
dernières rousseurs. Menton en fessier de poupée. Che- 
veux rares. Binocle d'écaillé. 

LE PRÉSIDENT 

Messieurs, je vous présente mes hommages. (Les 

deux hommes saluent jusqu'à terre.) Comment, d'É- 



S UN CLIENT SÉRIEUX 

chaussé n'est pas là?... Et Foy de Vaulx?... où est- 
il, Foy de Vaulx?... Pas arrivé non plus, Foy de 
Yaulx?... Oh mais... oh mais... oh mais... 
L' H u i s s i E R 
Ces messieurs ne sont pas en retard. Il n'est 
<ju'onze heures et demie, monsieur le président. 

LE PRÉSIDENT 

Il est onze heures et demie pour eux comme pour 
moi, et je vous ferai humblement remarquer que 
je suis là. Singuliers temps, où le président s'as- 
treint à des servitudes, tandis que les juges s'en 
-affranchissent! — Le rôle est-il chargé? 

L'HUISSIER 

Du tout! Deux petites affaires longues comme cela. 

LE PRÉSIDENT 
C'est que je pars pour Fontainebleau, moi, par 
î'exprès deux heures dix-sept. Et à ce propos (au 
•substitut), obligez-moi donc de vous en rapporter 
purement et simplement à la sagesse du tribunal, 
pour l'application des peines. Vous n'y perdrez rien 
*et ça me rendra service. 

LE SUBSTITUT 

vEntendu. 



UN CLIENT SÉRtEDX 9 

LE PRÉSIDENT 

Soit dit sans reproche, vous avez l'éloquence pro- 
lixe, les jours où vous vous y mettez, et j'ai une 
peur de manquer le train ! 

LE SUBSTITUT, un peu sec 

Soyez tranquille. 

LE PRÉSIDENT 

Je compte sur vous. 

11 passe dans son cabinet dont il laisse la porte ouverte. 
LE SUBSTITUT, a l'huissier 

Allez donc voir chez le concierge, au cas où il 
gérait arrivé. 

L'HUISSIER 
Qui? Le concierge? 

LE SUBSTITUT 

L'Officiel. 

L'HUISSIER 
Ah ! pardon ! — A l'instant, Monsieur le substitut. 

Il sort. 
LE PRÉSIDENT, qu'on ne voit plus 

Eh bien ! vous avez vu, ce matin... Ylniransi- ' 
géant? 



10 UH CLIENT SÉRIEUX 

LE SUBSTITUT, jouant l'ignorance 

Je ne sais rien. 

LA VOIX DU PRÉSIDENT 

Je vous renseignerai donc : il y a encore un mot 
pour vous. 

LE SUBSTITUT, avec calme 
Ah! 

LA VOIX DU PRÉSIDENT 

Oui. Un filet de première page. Une note très 
désagréable. Ah! ces gaillards-là ont soin de vous; 
ils vous mènent par de petits chemins plutôt par- 
semés de rocailles. 

LE SUBSTITUT 

Et ça me laisse froid, ù combien! Pour l'impor- 
tance que raa!... 

LA VOIX DU PRÉSIDENT 

Aucune! 

LE SUBSTITUT, les bras élargis d'évidence 

Enfin, voyons! 

LE PRÉSIDENT, qui reparait, sa toque sur l'oreille 
et sa toge sur le bras 

Aucune! — Evidemment, c'est embêtant, c'est 



UN CLIENT SÉRIEUX 11 

regretlabls à tous les points de vue; mais comme 
importance, c'est zéro. 

LE SUBSTITUT 



Embêtant? 
Oui. 

Pour qui? 
Pour vous. 



LE PRESIDENT 
LE SUBSTITUT 
LE PRÉSIDENT 



LE SUBSTITUT 

Encore une fois, Monsieur le président... 

LE PRÉSIDENT, endossant sa toge 

Et un peu aussi pour les autres. Car enfin, il ne 
faut pas nous faire d'illusions, nous écopons tous, 
dans l'affaire, — et dans les grands prix, qui plus 
est.' 

LE SUBSTITUT, les lèvres pincées 

Croyez que j'en suis désolé. 

LE PRÉSIDENT 

Il n'y a vraiment pas de quoi. Etes-vous respon- 
sable des infamies d'une presse dont le mépris uni- 
versel a depuis longtemps fait justice, et s'il con- 
vient à la canaille de cracher sur les gens qui pas- 



*2 UN CLIENT SÉRIEUX 

sent, est-ce que cela vous regarde? Non, n'est-ce 
I>as? 

LE SUBSTITUT, avec un sourire 
Au fond, c'est mon avis. 

LE PRÉSIDENT 

Et le mien. 

LE SUBSTITUT 
Oui. hein? 

LE PRÉSIDENT 

Cent milliards de fois! 

LE SUBSTITUT 
Je suis bien aise d'être fixé. A vrai dire, je re- 
doutais un peu le mécontentement de mes collègues. 
Qui dit boue, dit éclaboussures, et... 

LE PRÉSIDENT, de la même voix solennelle dont il flanquerait 
cinq ans de prison à quelqu'un qui n'aurait rien fait 

Il est des boues qui ne tachent pas! 

LE SUBSTITUT 

Certes ! 

LE PRÉSIDENT 

Et quand bien même elles tacheraient, il est des 

gens trop haut placés par la dignité de leur vie. par 

la noblesse de leur caractère, par la nature même 

des fonctions qu'ils exercent et du mandat confié à 



UN CLIENT SÉRIEUX 13 

leur austérité, pour que la moindre éclaboussure 
atteigne seulement jusqu'à leurs semelles. 

LE SUBSTITUT 

Vous êtes bien gentil de me dire cela. 

LE PRÉSIDENT 

Je vous le dis comme je le pense. Les attaques 
de Y Intransigeant sont aussi absurdes qu'odieuses, et 
vous avez pour vous tous les honnêtes gens; il n'y 
a qu'une voix là-dessus. — D'ailleurs, vous clés 
dans. votre tort. 

LE SUBSTITUT, abasourdi 
Moi? 

LE PRÉSIDENT 

Vous pardonnerez à mon âge de sermonner, un 
peu votre inexpérience ; mais on ne se conduit pas 
comme ça. {Mouvement du substitut.) Quand on oc- 
cupe dans une ville comme Paris une situation offi- 
cielle, on ne met pas sa fille chez les sœurs et son 
gamin chez les jésuites. Cela tombe sous le sens, 
sacredié! 

LE SUBSTITUT 

Eh! ce n'est pas moi! 

2 



14 UN CLIENT SÉRIEUX 

LE P RÉSIDENT 

Ça ne fait rien. Vous êtes dans votre tort tout de 
même. Quoi! vous ne comprenez pas qu'en faisant 
cause commune avec une classe d'individus tenus à 
bon droit pour suspects, vous infligez au gouverne- 
ment que vous servez l'humiliation d'un désaveu? 
LE SUBSTITUT 

Permettez. 

LE PRÉSIDENT 

Remarquez que je ne vous blâme pas. 

LE SUBSTITUT, tristement ironique 
Au contraire. 

LE PRÉSIDENT 

J'en suis à cent lieues! Je dirai plus : cette façon 
de procéder, en contradiction absolue avec l'esprit 
de votre mission, me séduit, je l'avoue, étrange- 
ment. Elle est chez vous l'indice d'une rare indé- 
pendance, d'une fierté d'âme peu commune, tout à 
fait à votre éloge. Et croyez bien que je n'ai pas 
l'intention de vous passer la main dans les cheveux. 
Vous me demandez mon opinion, je vous donne 
mon opinion, — qui est aussi, par parenthèse, celle 
du procureur général. Il le disait hier encore : « Il 



UN CLIENT SÉRIEUX 15 

ira loin, ce garçon-là. C'est plus qu'une conscience,. 
ictère! C'est plus qu'un homme, c'est 
un monsieur! > 

LE SUBSTITUT 

Il a dit cela, le procureur? 

LE PRÉSIDENT 
Tout haut!... devant quarante personnes. 

LE SUBSTITUT 
En parlant de moi? 

LE PRÉSIDENT 
Eu parlant de vous. 

LE SUBSTITUT 

Vous m'en donnez votre parole? 

LE PRÉSIDENT 

Je vous en donne ma parole. 

LE SUBSTITUT, rêveur 
Mais alors... 

LE PRÉSIDENT 

Quoi? 

LE SUBSTITUT 

Alors... alors... (Résolument.) Voulez-vous me per- 
mettre, Monsieur le président, de vous poser une 



16 UN CLIENT SÉRIEUX 

question et de vous supplier d'y répondre avec toute 
la sincérité dont vous êtes susceptible? Tout de bon, 
là... franchement... entre nous... vous ne pensez 
pas que cette malheureuse campagne doive avoir 
pour mes... intérêts, de trop fâcheuses conséquen- 
ces? 

LE PRÉSIDENT 

Je pense que vos intérêts sont servis par les cir- 
constances comme jamais ne furent servis les 
intérêts d'un magistrat à ses débuis, et que les évé- 
nements le prouveront avant peu. Mais, mon cher, 
réfléchissez donc. Non seulement vous bénéficiez 
aux yeux du garde des sceaux, d'une mise en évi- 
dence dont vous sentez tout le prix, mais, par-des- 
sus le marché, l'acharnement féroce, l'acharnement 
imbécile de vos adversaires vous crée des titres 
exceptionnels à sa faveur et à son choix. 

LE SUBSTITUT 
Pourquoi? 

LE PRÉSIDENT 

Pour la raison bien simple que l'animosité de 
gens exclusivement préoccupés de saper nos insti- 
tutions, constitue une affirmation'éclatante de votre 



L\\ CLIENT SÉRIEUX 17 

attachement et de votre dévouement à ces institu- 
tions mêmes. 

LE SUBSTITUT 

Oh! sur ce point... 

LE PRÉSIDENT 

Nous sommes d'accord. Le zèle dont vous êtes 
animé ne fait de doute pour personne, et je vous 
répète que votre avancement l'établira au premier 
jour. 

LE SUBSTITUT 

Tant mieux. 

LE PRÉSIDENT 

Seulement, c'est à la condition que cette campa- 
gne, qui n'a déjà que trop duré, ne se prolongera 
pas davantage. 

LE SUBSTITUT 

Comment! 

LE PRÉSIDENT 

Ah ça, est-ce que vous perdez la tête? Vous 
croyez que le garde des sceaux a été uniquement 
créé et mis au monde pour endosser vos mala- 
dresses et recevoir en pleine figure, de chenapans 
qui se servent de vous pour arriver jusqu'à lui et ne 



48 UN CLIENT SÉRIEUX 

vous visent que pour mieux l'atteindre, des ordures 
et des trognons de choux? 

LE SUBSTITUT, exaspéré 

Mais enfin. Monsieur le président, qu'est-ce que 
vous voulez que je fasse? 

LE PRÉSIDENT 

Mon Dieu! c'est bien simple. Rien du tout! 

LE SUBSTITUT 

Dois-je me rendre à Y Intransigeant en chemise et 
un cierge à la main, pour y faire amende honora- 
ble? 

LE PRÉSIDENT, souriant 

Ce serait peut-être excessif.. 

LE SUBSTITUT 

Puis-je, oui ou non, moi, magistrat, fonctionnaire 
du gouvernement, aller battre les antichambres 
d'une salle de rédaction et solliciter le pardon d'un 
folliculaire taré, nauséabond et besogneux? 

LE PRÉSIDENT 

Non, certes! 

LE SUBSTITUT 

Alors, j'en reviens à ma question. Que faire? 



DM CLIENT SÉRIEUX 49 

LE PRÉSIDENT 

J'en reviens à nia réponse : rien du tout! (Très 
paternel.) Ne vous faites donc pas de chagrin, mon 
cher enfant. Cela me désole de vous voir comme 
ya!... Puisque je vous dis que vos affaires sont en 
excellente posture!... [Tirant sa montre.) Midi!... 
Non, mais je vous le demande, se moque-t-on du 
monde à ce point? Ces gaillards- là vont me faire 
manquer le train, c'est sûr! — Deux affaires seule- 
ment, vous dites? 

LE SUBSTITUT 

Deux. Une affaire entre parties ; l'autre à la requête 
du ministère public. 

LE PRÉSIDENT 
Ma foi, nous n'en jugerons qu'une. Quant à la 
seconde, vous aurez l'obligeance d'en demander le 
renvoi à huitaine. 

LE SUBSTITUT 

Ça fera la quatrième remise. 

LE PRÉSIDENT 

Je ne vous dis pas le contraire. De quoi s'agit-il? 

LE SUBSTITUT, consultant le dossier 
C'est un espèce de farceur qui a été arrêté le 



20 UN CLIENT SÉRIEUX 

dimanche des Rameaux, devant Notre-Dame-de- 
Lorette. vendant du cresson pour du buis. 
LE PRÉSIDENT, dans un geste large 
Ça peut attendre. Vous comprenez, mon cher, 
qu'avec la meilleure volonté du monde, je ne peux 
pourtant pas obliger la G ie du P.-L.-M. à retarder le 
départ de ses trains. 

SCÈNE II 

La salle des Pas-Perdus au Palais de justice. 

Au long des murs fleurant la fraicheur de la pierre, des bancs de 
chêne que ferment des accoudoirs luisants. 

Bourdonnement de ruche en travail. Un va-et-vient confus de robes 
noires où tranchent les blancheurs des rabats et l'hermine des 
épitoges, et que fixent, de leurs yeux sans regard, les deux 
nobles figures de marbre accroupies aux pieds de Bcrrier. 

L'HUISSIER, à l'avocat Barbcmolle qu'il vient de rencontrer 
errant, la serviette sous le bras, en quête de la clientèle. 

Maître Barbemolle, il me semble? 

BARBEMOLLE 

Maître Loyal, si je ne m'abuse? 

L' 11 U I S S I E R , lui serrant la main 

Pour vous servir, si j'en étais capable. Eh, eh! 
mon gaillard! 



UN CLIENT SÉRIEUX 21 

BARBEMOLLE 

Quoi? 

L'HUISSIER 
Kli. ch! {Regard étonne de Barbemolle.) Nous en 
avons appris de belles. 

BARBEMOLLE 

Je ne sais pas ce que vous voulez me dire. 

L'HUISSIER 

On veut donc, homme de peu de foi, passer de 
la flûte au tambour? Plaquer la veuve et l'orphelin, 
et barboter sa petite place à ce bon M. de Saimpol- 
Mépié? 

BARBEMOLLE, se défendant mollement 
Mais non; mais non. 

L'HUISSIER 
Faites donc l'âne pour avoir du son! C'est extra- 
ordinaire comme ça prend! [Renseigné et confi- 
dentiel.) On dit que le décret a été soumis hier au 
Président de la République? 

BARBEMOLLE 

Des blagues, tout ça, des potins! {Baillant dans 
le creux de sa main avec V indifférence endormie 



1± UX CLIENT SERIEUX 

d'un monsieur désintéressé du morne train-train de 
itencè.] Chargée, l'audience de la 12 e ? 
L'HUISSIER 
Ouat î — Deux causes! 

BARBEMOLLE 

Comment, deux causes!... Le krack des pré- 
venus, alors! 

LRTISSIER 
Le monde s'améliore peut-être. 

BARBEMOLLE 

Vous êtes gai dans vos pronostics! Qu'est-ce 
que nous deviendrions, nous autres? Encore, vous 
les huissiers.., 

L'HUISSIEP 
Oh! nous, nous sommes tranquilles. Tant que 
le monde sera monde, il y aura d'honnêtes gens 
et nous trouverons à gagner notre vie en instru- 
mentant contre eux. 

Ils rient. 

A ce moment : 

LA GOUPILLE, s'approchant 
Pour être jugé, s'il vous plaît? 

C'est un gars râblé et trapu. Figure réjouie et mal rasée de 
crapule contente de - 



UN CLIENT SÉRIEUX 23 

Patalon à pieds d'éléphant, que maintient une ceinture de 
pompier. Pas de cravate. Chemise de flanelle. Souliers de 
bain de mer où des lanières s'entrecroisent sur fond mastic. 

L'HUISSIER 

Qu'est-ce que vous demandez, mon garçon? 

LAGOUPILLE 

Je suis cité. 

L'HUISSIER 

Quelle chambre? 

LAGOUPILLE 

Douzième. [Présentant sa citation.) Vlà mon petit 
l'afiot. 

L'HUISSIER 
Voyons ça. 

Il lit. Un temps. Enfin : 

L'HUISSIER, auquel Barbemolle vient de lancer un discret 
coup de coude 

Ça va bien. Par là, la 12 e . — Ah!... Vous avez 
un avocat? 

LAGOUPILLE 

Non, j'en ai pas. 

L'HUISSIER 

Il faut vous en procurer un. 



24 TTS CLIENT SERIEUX 

LAGOUPILLE 

Vous croyez? 

L'HUISSIER 

C'est indispensable. 

LAGOUPILLE 

Où qu'c'est que ça se vend? 

L'HUISSIER 

Ma foi. vous avez de la chance. Voici M e Barbe- 
molle, une des lumières du barreau. 
LAGOUPILLE, à Barbemolle 
M'sieu... 

Il lui tend une main où dort une crasse antique en petites 
anguilles minuscules. Barbemolle, prudent, s'abstient. 

L'HUISSIER 
Un client. Maître Barbemolle! 

BARBEMOLLE 

Impossible! Mille regrets! 

L'HUISSIER 
Pourquoi? 

BARBEMOLLE 

Je suis trop occupé. J'ai de la besogne par dessus 
la tête. 



UN CLIENT SÉRIEUX 25 

L'HUISSIER 

Un bon mouvement, sacreblcu! 

BARBEMOLLE 

Non ! 

L'HUISSIER, suppliant 

Vous pouvez bien faire cela pour moi! 

BARBEMOLLE 

Le diable vous emporte, mon cher!... Il faut 
toujours être à vos ordres. (A Lagoupille.) De 
quoi s'agit-il, mon ami? 

LAGOUPILLE 
Monsieur, c'est une espèce d'andouille à qui j'ai 
mis un marron. Alors y me fait un procès. 

L'HUISSIER, de qui la voix sème l'encouragement 
C'est intéressant à plaider. 

BARBEMOLLE, séduit, en effet 
Oui... Le cas est assez nouveau. {Brusquement.) 
Ça me décide. Eh bien, c'est convenu; je me 
charge de votre affaire. 

LAGOUPILLE 

Parfait, parfait. — Dites donc, et pour les... 
pepètes? 

3 



26 UN CLIENT SÉRIEUX 

BÀRBEMOLLE, très net 
Oh! je vous en préviens tout de suite. En prin- 
cipe, je ne plaide pas à moins de cinquante louis. 
(Fixant Lagoupilk.) Mais vous avez une figure qui 
me revient; vous me faites reflet d'un brave 
homme;... pour vous, ce sera... 

LAGOUPILLE 
Six francs. 

BARBEMOLLE. suffoqué 



Six francs 


1 


LAGOUPILLE 


Pas un radis 


de plus. C'est à prendre où à 


laisser. 




BARBEMOLLE 


Mettez en 


vingt. 






LAGOUPILLE 


Non! 




BARBEMOLLE 


Quinze. 




LAGOUPILLE 


Mb! 






- 




BARBEMOLLE 



Dix !... et je vous arrange votre bonhomme, 
vous m'en direz des nouvelles. 



UN CLIENT SÉRIEUX 27 

LAG0UP1LLE 

Sans blague? 

L'HUISSIER, clignant de l'œil 

Marchez donc, eli farceur! Je vous dis que- 
M e Barbemolle est une des lumières du barreau. 

LAGOUPILLE 

Eh bien tope là! Rossard qui s'en dédit! 

BARBEMOLLE 

Faites passer la braise. 

Lagoupille s'exécute. 

L' H U I S S I E R , tirant sa montre 

Et en route! Midi vingt; le tribunal va entrer 
en séance. 

SCÈNE III 

La 12 e chambre correctionnelle. 
Coup de sonnette. 

L'HUISSIER 

Le tribunal, Messieurs! Levez-vous. 

Tout le monde se lève. Entrée solennelle des magistrats. Le 
substitut apparaît le dernier, ses dossiers sous le bras. 



28 ON CLIENT SÉRIEUX 

Le trop large ruban de son monocle lui sabre le visage 
d'une barre d'encre. Toujours hanté de l'idée fixe de 
mettre la main sur l'Officiel, il questionne du coin de 
l'œil l'huissier, qui répond négativement, d'un hochement 
de tête imperceptible. Long soupir du substitut. 

LE PRÉSIDENT, installé entre ses deux assesseurs 
L'audience est ouverte. (A l'huissiei\) Appelez! 

L'HUISSIER, à tue-tête. 
Le ministère public contre Jean -Paul Mapipe! 
— Mapipe! 

LE PAUVRE MAPIPE, au banc des prévenus et flanqué 
de deux municipaux 

Présent!... Ous qu'est mon avocat? 

L'AVOCAT DE MAPIPE, entrant par la porte des témoins 

Je suis là. Calmez vous, Mapipe. 

LE PAUVRE MAPIPE, au tribunal 

Ça n'est pas pour vous acheter, mais vous y 
mettez le temps, bon Dieu ! [A Fauditoire) : Trois 
remises, messieurs et dames; trois remises!... Un 
mois que je suis en prévention ! 

LE PRÉSIDENT 
Maître, faites taire votre client. (Au substitut.) 
Hum! 



UN CLIENT SÉRIEUX 29 

L'AVOCAT 

Un peu de silence, donc, Mapipe! 

LE PAUVRE MAPIPE 

Et remarquez que je l'avais fait bénir! C'était 
du cresson bénit ! 

L'AVOCAT 

Silence donc! 

LE PAUVRE MAPIPE, entre ses dents 
Du cresson bénit, c'est pus comme de la salade. 

LE PRÉSIDENT 

Mapipe, levez-vous. (Au substitut.) Hum!... Hum! 
[A Mapipe.) Vous êtes poursuivi pour tromperie 
sur la qualité de la marchandise vendue. (Au 
substitut.) Hum!... Hum!... Hum! 

LE SUBSTITUT, enfin rappelé au sentiment de ses devoirs 

Un mot, Monsieur le Président. (// se lève.) Bien 
qu'étant le premier à regretter les lenteurs apportées 
à. la solution de cette affaire, je me vois dans l'obli- 
gation d'en demander le renvoi une fois de plus. Si 
mes renseignements sont exacts — et j'ai lieu de les 
croire tels — le prévenu ne serait pas un malfaiteur 

3. 



30 UN CLIENT SÉRIEUX 

vulgaire; il aurait eu maille à partir avec divers 
Parquets de province. Une enquête a été ordonnée, 
dont le résultat n'est pas encore connu. Je demande 
donc la remise à huitaine de l'affaire soumise à 
votre juridiction, ne pouvant hésiter un instant 
entre les intérêts d'un personnage suspect, si sacrés 
qu'ils puissent m'apparaître, et ceux autrement im- 
portants, de la Justice et de la Loi. (lise rassied.) 

LE PAUVRE MAPIPE, effaré 

Quoi?... Quoi?... Encore une remise?... Ah ça, 
vous vous payez ma gueule! 

LE PRÉSIDENT, à l'avocat 

Maître, invitez votre client à s'exprimer d'une 
façon plus convenable; c'est un service à lui rendre. 

L'AVOCAT 

Je sollicite l'indulgence en faveur de ce pauvre 
diable. Voilà un mois qu'il est sous... 

Il laisse échapper sa serviette et se baisse pour la ramasser. 

LE PAUVRE MAPIPE, prenant l'auditoire à témoin 

Moi?... je suis saoul? 

L'AVOCAT, achevant sa phrase 

... sous les verroux, et son impatience légitime 



DM CLIENT SÉRIEUX 31 

pn dit plus long pour sa défense que tous les argu- 
ments du monde. Au surplus, nous sommes, lui et 
moi, aux ordres du tribunal. Je me bornerai à faire 
remarquer qu'il me sera impossible de prendre la 
parole d'aujourd'hui en huit. Je pars lundi pour 
Cascassonne, où je plaide le procès Baloche. 

LE PRÉSIDENT 

Fort bien, Maître. A quinzaine, alors. 

L'HUISSIER, dans l'auditoire, sa toque à la main 

Je ferai remarquer à mon tour, que, dans quinze 
jours, ce sera la semaine de la Pentecôte, pendant 
laquelle les tribunaux ne siègent pas. 

LE PRÉSIDENT 

Ah diable!... (Cowte réflexion.) Ma foi, Messieurs, 
tant pis ! Nous n'y pouvons rien. — A trois semaines t 

LE JUGE FOY DE VAUX, avec douceur 
Non. 

LE PRÉSIDENT, surpris 
Pourquoi? 

LE JUGE FOY DE VAULX 

J'ai sollicité et obtenu du garde des sceaux nu 
congé de deux mois pour raison de santé. Or, la. 



32 UN" CLIENT SERIEUX 

loi frappe de nullité tout jugement rendu par un 
tribunal composé d'autres magistrats que ceux 
ayant siégé à la première audience. 

LE PRÉSIDENT 

C'est rigoureusement exact. Eh bien, mon cher 
collègue, nous attendrons votre retour pour statuer 
sur l'affaire Mapipe. 

LE PAUVRE MAPIPE 

Ce qui nous renvoie en août! 

LE PRÉSIDENT 

Oui! — Et encore non; je me trompe. Août, 
c'est l'époque des vacances. 

L'AVOCAT 

Renvoyons après vacations. 

LE SUBSTITUT 
Il n'y a que ça à faire. 

LE PRÉSIDENT 
Mon Dieu, oui. (Consultant ses assessews.) Hum?... 
Hum? (Haut.) Après vacation ! — Emmenez, gardes! 

LE PAUVRE MAPIPE, emmené par les municipaux 
Cré bon Dieu de bonsoir de bon Dieu de vingt 



UN CLIENT SÉRIEUX 33 

Dieu de nom de Dieu de bon Dieu du tonnerre de 
Dieu de bon Dieu de sacré bon Dieu de nom de 
Dieu... 

Il disparaît. 
LE PRÉSIDENT 

Et d'une! — La seconde affaire, huissier. 

L'HUISSIER, appelant 

Alfred contre Lagoupilleî — Lagoupille! 

LAGOU PILLE, dans l'auditoire 
Lagoupille? Présent! 

L'HUISSIER 



Alfred! 
C'est moi ! 



ALFRED 



L'HUISSIER 

Approchez! (A Lagoupille.) Passez devant. 

LAGOUPILLE 

Merci, Monsieur l'huissier. Je me souviendrai 
comme vous avez été poli avec moi. — Quant à 
vous, Monsieur Alfred, vous vous conduisez comme 
un cochon. Et ça il n'y a pas d'erreur, c'est un ga- 
lant homme qui vous le dit. 



34 UN CLIENT SÉRIEUX 

LE PRÉSIDENT 

Qu'est-ce qu'il y a donc là-bas? 

LAGOUP1LLE 

Il y a que M. Alfred se conduit comme un 
cochon ! 

LE PRÉSIDENT 

Vous, vous allez commencer par vous taire. Vous 
répondrez quand on vous questionnera. 

ALFRED 

Bravo! C'est trop fort ça, aussi, d'être insulté par 
une canaille. 

LAGOUPILLE 

Une canaille!... 

LE SUBSTITUT 
Je vais être obligé de sévir. 

ALFRED, à Lagoupillo 

Ah! vous entendez? 

LE SUBSTITUT 
Contre vous ! 

LAGOUPILLE 

Ça c'est tapé. 

LE PRÉSIDENT 

On ne vous demande pas votre avis. 



ON CLIENT SÉRIEUX 35 

ALFRED 

On a rudement raison. 

LE SUBSTITUT 

Ni le vôtre non plus. 

LAGOUPILLE 
Très bien! 

LE PRÉSIDENT 

Silence! Lagoupille. 

LAGOUPILLE 

Je ne dis rien. 

ALFRED 

On n'entend que lui. 

LE PRÉSIDENT 
Alfred, voulez-vous vous taire? 

ALFRED 

C'est ce que je fais. 

LAGOUPILLE 
On ne le dirait pas. 

LE PRÉSIDENT 

Lagoupille, pour la derrière fois, voulez-vous 
garder le silence? 



36 UX CLIENT SÉRIEUX 

LAGOUPILLE 

Très bien, très bien. Je le ferme. 

LE PRÉSIDENT 

Quoi? 

LAGOUPILLE 

Mon seau de propreté. Contre la force, il n'y a 
pas de résistance... C'est égal, un client comme moi, 
un vieil habitué... en justice! Elle est un peu raide 
tout de même. 

L'HUISSIER 

Silence donc! 

LE PRÉSIDENT, à Alfred 

Je vous écoute. De quoi vous plaignez-vous, 
Monsieur? 

ALFRED 

Monsieur, je suis limonadier rue Notre- Bame-de- 
Lorette où je tiens un petit café à l'enseigne du Pied 
qui remue; maison bien notée, j'ose le dire; rien 
que des habitués, de braves gens qui viennent, le 
soir, faire la partie en prenant leur demi-tasse. 
LAGOUPILLE 

Vous devriez être honteux, Monsieur Alfred, de 
parler de vos habitués, après que vous vous êtes 



ON CLIENT SÉRIEUX 37 

conduit comme un cochon avec votre plus ancien 
client. Et encore comme un cochon... c'est comme 
deux cochons que je devrais dire!... comme trois 
cochons!... comme quatre cochons!... comme cinq 
cochons... comme.... 

LE PRÉSIDENT 

Ça va durer longtemps ce défilé de cochons? Je 
vous ai déjà dit de vous taire. 

LAGOUPILLE 

C'est bon! je le referme. 

LE PRÉSIDENT 

Quoi? 

LAGOUPILLE 

Mon seau de propreté. 

LE PRÉSIDENT 

Continuez, Monsieur Alfred. 

ALFRED 

M. Lagoupille est en effet un de mes plus anciens 
client 

LAGOUPILLE 

Cinq ans que je fréquente la maison! Plus de 
cent mille francs que j'y ai laissés! 



3S UN CLIENT SÉRIEUX 

ALFRED 

... Mais Dieu sait depuis combien de temps je 
l'aurais flanqué à la porte, sans la crainte de faire 
de l'esclandre! Figurez-vous que cet espèce de sans 
le sou, qui n'a jamais pris plus d'une consomma- 
tion... 

LA G OU PILLE 

Une consommation?... J'en prends sept! 

BARBEMOLLE 

Nous le prouverons ! 

LE PRÉSIDENT 

Tout à l'heure. Maître. 

ALFRED 

Figurez-vous. Messieurs, dis-je. que cet cspùce de 
sans le sou qui n'a jamais pris plus d'une consom- 
mation, — je jure que c'est la vérité! — est d'une 
exigence révoltante. Il arrive et, tout de suite, voilà 
la comédie qui commence : « Garçon! un café! » 

LAGOUPILLE 

Un café! Naturellement, un café. Si je vais au 
café, c'est pour prendre un café. Ce n'est pas pour 
prendre un lavement. (// hausse les épaules.) 



UN CLIENT SÉRIEUX 39 

BARBEMOLLE 
C'est évident! 

ALFRED 

On lui apporte son café ! « Garçon les jour- 
naux!... » 

LAGOUPILLE 

Et après? J'ai le droit de lire les journaux, peut- 
être. 

BARBEMOLLE 

Ça crève les yeux. 

ALFRED 
On lui apporte les journaux; tous, notez bien, il 
les lui faut tous, à ce monsieur! Une fois qu'il a les 
journaux : « Garçon, les cartes! » 

LE PRÉSIDENT 
Pourquoi faire? 

ALFRED 
Pour se faire des réussites. 

LAGOUPILLE 

Si ça m'amuse, moi? C'est mon droit de me tirer 
la bonne aventure. 



40 UN CLIENT SÉRIEUX 

BARBEMOLLE 

Parbleu ! 

ALFRED 

On lui apporte les cartes! « Garçon, le jacquet! » 

LE PRÉSIDENT 

Le jacquet! Pour jouer tout seul? 
LAGOUPILLE 

Non, pour m'asscoir dessus. 

ALFRED 

Il trouve que mes banquettes sont trop basses. 

LAGOUPILLE 

Et trop molles. On est assis comme dans de la 
pommade, ça me dégoûte. 

LE PRÉSIDENT 

En supposant! Il me semble que le Bottin... 

LAGOUPILLE 

Impossible, Monsieur le président. Je m'en sers 
pour chercher des adresses. 

LE PRÉSIDENT 

Il fallait donc le dire tout de suite. Vous vous en 
emparez aussi? 



UN CLIENT SÉRIEUX 41 

BARBEMOLLE 

Dame! mon client en a besoin pour faire sa cor- 
respondance. 

LAGOUPILLE 

C'est sûr. 

LE PRÉSIDENT 

Très bien, très bien. Achevez, Monsieur Alfred. 

ALFRED 

Naturellement, privés de journaux... 

LE PRÉSIDENT 
privés de Bottin... 

ALFRED 

privés de jacquet... 

LE SUBSTITUT 

privés de cartes... 

ALFRED 

... mes habitués, les uns après les autres, avaient 
déserté le Pied qui remue. Quelques-uns s'étaient 
bien rejetés, faute de mieux, sur le domino à quatre ; 
malheureusement le raclement de l'os sur le mar- 
bre exaspère M. Lagoupille, en sorte que ces pau- 
vres gens, ahuris des rappels à l'ordre et des récla- 



42 DR CLIENT SERIEUX 

mations continuelles de ce personnage, s'étaient 
vus rapidement contraints de renoncer à leur su- 
prême distraction. Je les perdis à leur tour. 
LE PRÉSIDENT 
Je vous crois sans peine. 

ALFRED 

M. Lagoupille demeura donc U seul client d'une 
maison jadis florissante. Or, est-ce que l'autre soir, 
après avoir, comme à son ordinaire, accaparé tout 
mon matériel, il n'émit pas la prétention de me 
faire éteindre le gaz, disant qu'il voulait désormais 
être éclairé à la bougie? 

LAGOUPILLE 

J'ai mal aux yeux. 

ALFRED 
Ceci mit le comble à la mesure. Je déclarai à 
M. Lagoupille que j'en avais par-dessus les épaules 
et que je le priais d'aller voir ailleurs si j'y étais. 11 
me répondit... 

BARREMOLLE, se levant 

Je demande la parole. J'ai une question à poser. 

LE PRÉSIDENT, au substitut 

Monsieur le substitut? 



UN CLIENT SÉRIEUX 43 

LE SUBSTITUT 

Je n'y vois aucun inconvénient. 

LE PRÉSIDENT 

Parlez, Maître. 

BARBEMOLLE 

Je désirerais savoir si le plaignant n'a pas passé 
en cours d'assises, il y a une quinzaine d'années, 
pour attentat à la pudeur. 

ALFRED, stupéfait 

Moi! 

LE PRÉSIDENT 
Maître?... 

ALFRED, hors de lui 

C'est une infamie! c'est une abomination, c'est 
de pure scélératesse! 

LE SUBSTITUT 

J'invite la partie civile à user de termes plus 
modérés. 

ALFRED, les larmes aux yeux 

Mais enfin, Monsieur, c'est odieux! Je suis un hon- 
oête homme, moi! je suis un bon père de famille! On 
peut prendre des renseignements dans mon quar- 



44 UN CLIENT SÉRIEUX 

tier. Et voilà qu'à cette heure, on essaye de me 
déshonorer devant tout le monde en répandant des 
bruits sur moi! 

LE PRÉSIDENT 

Allons, un peu de calme! 

ALFRED 

Monsieur, c'est ignoble. 

BARBEMOLLE 

Je ferai remarquer que le plaignant ne répond 
pas à ma question. Il préfère se retrancher derrière 
des invectives grossières. 

ALFRED 

A de pareilles insinuations, on ne répond que par 
le mépris. 

BARBEMOLLE 

Oui, enfin, vous niez ? 

ALFRED 

Certes, je nie ! 

BARBEMOLLE, avec un sourire 
C'est ce que je voulais vous faire dire. Je n'insiste 
pas. Le Tribunal appréciera. 

Il se rasseoit. 



UN CLIENT SÉRIEUX 45 

LE PRÉSIDENT 

L'incident est clos. Continuez! {Long silence.) Eh 
bien! parlez, Monsieur Alfred. 

ALFRED, larmoyant 
Parlez, parlez ! Je ne sais plus où j'en étais, moi. 
On me coupe la chique avec des histoires pareilles. 

LE SUBSTITUT 

Jl faudrait en finir, cependant. 

LE PRÉSIDENT 

C'est mon avis. 

BARBEMOLLE 

Et le mien. 

LE PRÉSIDENT 

Où voulez-vous en venir? 

LE SUBSTITUT 

Aux termes de la citation, Lagoupille vous aurait 
frappé? 

ALFRED 

D'un coup de poing, oui, Monsieur; sur l'œil! 

LE PRÉSIDENT 

Vous avez des témoins? 



46 U1H CLIENT SERIEUX 

ALFRED 

NOD. 

Rires ironiques de Rarbemolle. 

ALFRED 

Qu'est-ce que vous avez à rire, vous? Je n'ai pas 

de témoins? Naturellement! Où voulez-vous que j'en 

prenne, des témoins? puisqu'il avait fait le vide chez 

moi! 

LE PRÉSIDENT 

N'interpellez pas la défense. Vous demandez des 
dommages et intérêts? 

ALFRED 

Je demande cinq cents francs! 

RARBEMOLLE, goguenard 

De rente? 

LE PRÉSIDENT, à Alfred 
Vous pouvez vous asseoir. Levez-vous, Lagou- 
pille ! Qu'est-ce que vous avez à dire ? 
LAGOUPILLE 
J'ai à dire que M. Alfred se conduit comme un 
cochon ! 

LE PRÉSIDENT 

Vous l'avez déjà dit; ensuite? 



UN CLIENT SÉRIEUX 17 

LAC OUI» IL LE 

Ensuite, c'est un sale menteur. Comment qu'y 
dit, je prends une consommation? J'en prends 
sept. 

ALFRED 

Sept! 

LAGOUP1LLE 

Oui, sept! 

ALFRED 

Par semaine? 

LAGOUPILLE 

Par jour. 

ALFRED 

Vous vous fichez du monde. Citez-les donc un 
peu, vos sept consommations. Non, mais citez-les 
donc, qu'on voie. 

LE PRÉSIDENT 

Répondez. 

LAGOUPILLE 
Monsieur, c'est bien simple. J'arrive et je demande 
un café. Bon! On me sert un verre de café, trois 
morceaux de sucre, une carafe d'eau et un carafon 
de cognac. 



48 UN CLIENT SÉRIEUX 

LE PRÉSIDENT 

Ça vous fait une consommation. 

LA GOUPILLE 

Ça me fait une consommation. 

ALFRED 

Jusqu'ici nous sommes d'accord. 
LAGOUPILLE 

Bon ! Je bois la moitié de mon café et je comble 
le vide avec de l'eau, ça me fait un mazagran. 
Deuxième consommation. 

ALFRED 
Quoi? quoi? 

LE PRÉSIDENT 

Laissez parler le prévenu. 

LAGOUPILLE 

Dans mon mazagran, je mets de l'eau-de-vie. ça 
me fait un gloria. 

ALFRED 
Ah! ça mais... 

BARREMOLLE 

Ces interruptions continuelles sont insupportables. 



UN CLIENT SÉRIEUX 49 

Je supplie la partie civile de laisser mon client s'ex- 
pliquer. 

LAGOUPILLE 

Bon ! Je prends mon deuxième morceau de sucre 
et je le mets à fondre dans l'eau, ça me fait un verre 
d'eau, sucrée. Dans mon verre d'eau sucrée, je re- 
verse du cognac, ça me fait un grog. Mon grog 
bu, je m'appuie un peu de cognac pur : ça me fait 
une fine Champagne. 

LE PRÉSIDENT 

Et enfin? 

LAGOUPILLE 

Enfin, sur mon dernier bout de sucre, je verse 
le restant de mon carafon, j'y mets le feu, ça me 
fait un punch. Total : un café, un mazagran, un 
gloria, un verre d'eau sucrée, un grog, une fine et 
un brûlot. Total : sept consommations. 

LE PRÉSIDENT 

C'est exact. 

ALFRED 

Charmant! Et la fin du compte, combien est-ce 
que je touche, moi? Six sous! et vous croyez que 



30 ON CLIENT SERIEUX 

ça m'amuse, après que vous m'avez rasé toute la 
soirée, d'inscrire six sous à mon livre de caisse? 
LA G OU PILLE 
Ça vous embête? Eh! bien, prenez une caissière ! 

LE PRÉSIDENT 

Vous reconnaissez avoir frappé le plaignant? 

LACOUPILLE 

Non M'sieu. Je lui ai mis un marron, voilà tout. 

LE PRÉSIDENT 
A propos de quoi ? 

LAGOUPILLE 

Il m'avait pris par le bras pour me faire sortir de 
force, alors je lui ai mis un marron. 

LE PRÉSIDENT 

Vous ne nous aviez pas dit ça, Monsieur Alfred? 

ALFRED 

Mais. Monsieur le Président, il fallait bien que je 
l'expulse; il ne voulait pas s'en aller. 

LE PRÉSIDENT 

Il fallait envoyer chercher les agents de la force 
publique. Vous n'aviez pas le droit de vous faire 



ON CLIENT SÉRIEUX 51 

justice vous-même. Taisez-vous ! — Maître, vous 
avez la parole. 

BARBEMOLLE, se lève 

Plaise au Tribunal adopter mes conclusions, ren- 
er mon client des fins de la poursuite et con- 
damner la partie civile aux dépens. 

Messieurs, 
S'il en était de la véritable vertu comme il en est de 
la femme de César, elle ne serait pas soupçonnée et 
je ne connaîtrais pas l'honneur — compliqué, de tant 
d'amertume! — d'avoir à la défendre aujourd'hui 
devant vous. Certes, depuis bientôt trente ans, 
qu'apôtre du Dieu de vérité, je combats pour la 
bonne cause et emprunte mon éloquence (si j'ose 
user d'un pareil terme), aux seuls élans de mes con- 
victions, j'ai pénétré plus d'une fois les méandres 
de l'âme humaine!... A cette heure (Fixant du re- 
gard M. Alfred), j'en touche du doigt les maré- 
cages!... Je n'abuserai pas de vos instants. Nul plus 
que moi n'en connaît le prix; puis, j'ai hâte de 
frapper le caillou (M. Alfred épouvanté met son cha- 
peau sur la tête) d'où va jaillir la lumière. 



52 UN CLIENT SÉRIEUX 

L'HUISSIER, à Alfred 
Votre chapeau ! 

BARBEMOLLE 

J'aborderai donc immédiatement et sans autre 
préambule la discussion des griefs qui nous amè- 
nent à cette barre. M. Lagoupille est employé de 
l'État. 

LAGOUPILLE 

Moi ? Je suis lampiste! 

L'HUISSIER 
Chut! chut! 

RARBEMOLLE 
Il appartient à Tune de ces grandes administra- 
tions que l'Europe entière nous envie — : au Minis- 
tère des affaires étrangères!! où il doit d'occuper 
un poste de confiance, non à de misérables intri- 
gues, mais à ses mérites personnels! Ah! c'est que 
resté veuf après quinze mois de mariage, avec cinq 
enfants au berceau, il s'est imposé la mission, non 
seulement de donner la becquée quotidienne à ces 
petites bouches affamées, mais encore de prêcher 
d'exemple, à ces défenseurs de demain, l'amour du 



UN CLIENT SÉRIEUX 53 

bien, le culte du travail, la fidélité au devoir et aux 
institutions libérales qui nous régissent! 

Ce qu'est la vie de cet homme? 
Demandez-le donc à l'aurore! Demandez-le au 
pesant soleil de midi! Demandez-le au crépuscule 
du soir, qui depuis tant d'années, chaque jour, 
voient perlerlasueuràce front éternellement courbé 
sur la tache !!! « Mais, direz-vous, quel couronne- 
ment, à des journées si noblement remplies? Sans 
doute, ce chevalier du devoir, les yeux gorgés de 
volupté, puise dans les obscénités du vaudeville et 
de l'opérette, la détente qu'implore à grands cris la 
lassitude de son cerveau ? Les glaces du pandemo- 
nium où règne en souveraine Terpsichore (j'ai 
nommé le Moulin de la Galette), se renvoient de 
reflets en reflets, les chorégraphiques ébats de cet 
inlassable travailleur? » 

Point!... 

Il se rend au café !!! A ce café du Pied qui remue, 
si humble en sa tranquillité, qu'on le croirait 
échappé à un dizain de l'auteur du Passant et de 
Severo Torelli. 

LAGOUPILLE, bas 

Victor Hugo. 

5 



54 ON CLIENT SÉRIEUX 

BARBEMOLLE 

Rappelez-vous la définition touchante que vous en 
a donnée, il y a un instant {désignant M. Alfred), le 
sous-gargottier. empoisonneur public : « Maison 
bien notée; rien que des habitués; de braves gens qui 
viennent, le soir, y faire leur petite partie. > Là, saturé 
d'alcool et de bière, demande-t-il aux fumées de 
4'ivresse. l'oubli des misères de la veille et des 
soucis du lendemain? 

Non! Il prend : Une tasse de café!!! Une, vous 
entendez bien ? Une seule ! Et ça. Monsieur Alfred, 
vous ne le nierez pas ; c'est vous-même qui l'avez dit ! 

c N'importe! votre client est un pilier de bras- 
serie ! » m'objectait tout à l'heure, avec une par- 
tialité que je suis le premier à excuser, comme il 
sera le premier aie reconnaître, l'honorable organe 
du Ministère Public. 

LE SUBSTITUT 

Moi?... Je n'ai pas soufflé mot de cela. Je ne sais 
pas ce que vous voulez dire. 

BARBEMOLLE 

Le tribunal me saura gré de ne relever que d'un 
sourire cette dénégation imprévue. 



UN CLIENT SÉRIEUX 55 

LE SUBSTITUT 

Je vous somme de vous expliquer. 

BARBEMOLLE 

Je continue. 

LE SUBSTITUT 
Pas avant d'être entré dans des éclaircissements 
que je suis en droit d'exiger de vous. 

BARBEMOLLE 

Le président m'a donné la parole; ce n'est pas 
vous, Monsieur le substitut, qui m'empêcherez de 
m'en servir. 

LE PRÉSIDENT 

Voyons, messieurs! Je suis désolé! Monsieur le 
substitut, je vous en prie! Maître! de grâce... 

LE SUBSTITUT 

L'incident... 

LE PRÉSIDENT, qui en a assez 

L'incident est clos ! 

BARBEMOLLE 

Il aura éclairé, du moins, la religion du magistrat 
chargé de présider cette audience. A lui de distin- 
guer entre l'acharnement dont l'accusation fait 



56 UN CLIENT SÉRIEUX 

preuve, et l'esprit de conciliation dont la défense 
est animée. 

Je poursuis. 

Mon client, dites-vous, est un pilier de brasserie? 
{Muette exaspération du substitut.) J'y consens. Mais 
à qui la faute? 

Au gouvernement, Messieurs; je ne crains 
pas de le proclamer! Nous avons des salles de 
travail, Dieu merci! Nous avons des bibliothèques! 
Or. vous en défendez l'entrée, vous en interdisez 
l'accès, aux heures où le pauvre, précisément, 
serait à même d'en franchir le seuil ! Et vous 
reprochez à Lagoupille d'aller chercher pour y 
assouvir son amour passionné de l'étude, l'atmo- 
sphère pestiférée d'un estaminet de quinzième 
ordre? Dérision! Dérision amère! A ce café du 
Pied qui remue où il ne vient pas pour boire, il 
ne vient pas non plus pour jouer! Il vient pour lire 
les journaux! Tous les journaux, sans exception! 
Les débats l'ont établi, et cela encore, Monsieur 
Alfred, vous qui niez tout, vous qui niez toujours, 
vous ne le nierez pas. j'espère. 

J'ai fini! 

Et voilà l'homme qu'on fait asseoir sur ce banc 



UN" CLIENT SÉRIEUX 57 

d'ignominie? l'homme que de misérables rancunes 
voudraient livrer à vos rigueurs? Je livre moi à vos 
lûts la bassesse de tels calculs. 
Je persiste avec confiance dans mes conclusions. 

11 se rasseoit. 

LE PRÉSIDENT 
La parole est au ministère public. 

LE SUBSTITUT, qui cVopuis un instant déjà 

était plongé dans la lecture de l'Officiel que lui avait apporté 

l'huissier vers la fin de la plaidoirie 

Ça y est! 

LE PRÉSIDENT 

Quoi? 

LE SUBSTITUT 

Je suis révoqué. 

LE PRÉSIDENT 
Révoqué ! 

LE SUBSTITUT 

Lisez vous-même. 

LE PRÉSIDENT, après avoir lu 
C'est ma foi vrai. D'ailleurs, ça n'a rien qui me 
surprenne. Vous savez ce que je vous ai dit. Mes 
condoléances sincères. 



o8 . UN CLIENT SÉRIEUX 

BARBEMOLLE 

J'y joins les miennes. 

LE SUBSTITUT, aigre doux 

Je vous en remercie d'autant plus que vous êtes 
nommé à ma place. 

BARBEMOLLE 

Moi! 

LE SUBSTITUT 
Parfaitement. 

LE PRÉSIDENT 

C'est exact. Tenez. (// lui passe /'Officiel.) 

BARBEMOLLE, lisant 

Décret présidentiel : M e Barbemolle, avocat au Bar- 
reau de Paris, est nommé substitut du procureur 
de la République, en remplacement de M. Saimpol- 
Mépié, révoqué. 

LE PRÉSIDENT 

Tous mes compliments. 

LAGOUPILLE 
Et les miens! 

BARBEMOLLE, au substitut 

Mon cher prédécesseur, voici votre journal. 



IX CLIENT SÉRIEUX 59 

LE SUBSTITUT 

Voici ma toque. 

LE PRÉSIDENT 

Comment, vous nous quittez déjà? 
LE SUBSTITUT 

Je serais le dernier des imbéciles si je continuais 
à servir, fût-ce une minute, un gouvernement qui 
se conduit avec moi... 

LAGOUPILLE 

Gomme un cochon î 

LE SUBSTITUT 

J'allais le dire. Adieu, je vais traduire Horace. 
Que le Seigneur vous tienne en santé et en joie. 
(// sort.) 

LE PRÉSIDENT 

Serviteur! — Il a l'air vexé. 

L'HUISSIER 

Plutôt! 

LE PRÉSIDENT 

Tout de môme, il n'est pas gentil. Nous voilà 
obligés de renvoyer à plus tard les débats de 
l'ail' goupille. 



GO UN CLIENT SERIEUX 

BARBEMOLLE 
Pourquoi? 

LE PRÉSIDENT 

Je ne puis rendre un jugement qui serait certai- 
nement infirmé par la Cour de Cassation, le tribunal 
n'étant plus au complet. 

BARBEMOLLE, très simple 
Je suis là. 

LE PRÉSIDENT 

Je le vois bien. 

BARBEMOLLE 

Alors? 

Un temps. 

LE PRÉSIDENT 

Je n'ose comprendre. 

BARBEMOLLE 
C'est pourtant clair. 

LE PRÉSIDENT 

Vous songeriez... 

BARBEMOLLE, avec la plus grande noblesse 
Je croirais manquer à tous mes devoirs, si je 
ne répondais, dès son premier appel, à la con- 



UN CLIENT SERIEUX 6f 

fiance qu'a daigné me témoigner le gouvernement 
de la République. 

LE PRÉSIDENT, estomaqué 
Puisqu'il en est ainsi... [désignant le siège, resté 
libre, de M. Saimpol-Mépié)... la place est encore 
chaude. 

Barbemolle sourit, s'incline, après quoi, sa serviette sous le 
bras, il escalade les degrés de l'estrade des magistrats. 

LE PRÉSIDENT 

Vous êtes prêt à requérir? 

BARBEMOLLE 

Je suis aux ordres du tribunal. 

LE PRÉSIDENT 

Dont acte. L'audience continue. — Monsieur le 
substitut, vous avez la parole. 

BARBEMOLLE, debout 
Après la plaidoirie si éloquente et si persuasive 
que vous venez d'entendre, je ne saurais m'illusion- 
ner sur la difficulté de la tâche qui m'incombe. Si 
loin de la main qu'il m'apparaisse , j'atteindrai 
cependant, je l'espère, au but que je poursuis ici; 
avec l'aide du T >ieu de justice dont je suis l'indigne 

6 



C,2 UN CLIENT SÉRIEUX 

interprète! ((J'emprunte mon éloquence à ma seule 
conviction » , vous a déclaré le défenseur. J'em- 
prunterai la mienne, je le jure, à ma seule sin- 
cérité. 

J'arrive sans plus de préambule à la discussion 
<les faits. 

A l'aide d'habiletés oratoires — que je proclame 
-et réprouve à la fois — mon honorable contradic- 
teur vous a tracé de Lagoupille une silhouette 
quelque peu flatteuse, j'oserai dire quelque peu 
flattée. Homme de bien! chevalier du devoir! père 
de cinq enfants en bas âge ! Voici, je l'avoue, des 
titres peu communs à la clémence du juge éclairé 
et intègre chargé de présider ces débats. Quel 
homme serait-il, en effet, s'il tenait sa porte fermée 
à la vertu venant lui demander droit d'asile, ses 
lettres de créance à la main? Malheureusement entre 
le portrait et le modèle, il y a place pour une 
lamentable, pour une écœurante vérité! Nous avons 
assez ri, passons aux choses sérieuses. Lès feux 
d'artifices sont éteints, faisons à présent de la 
lumière ! Je n'irai pas par quatre chemins. Lagou- 
pille, l'honnête Lagoupille, est ce qui s'appelle une 
gouape dans les meilleures sociétés. Lampiste par 



UN CLIENT SÉRIEUX 63- 

y ofession (car il n'est pas plus fonctionnaire qu'il 
n'est père de cinq entants), lampiste, dis-jc. par 
profession, mais ivrogne par caractère, il est, mon 
Dieu, comme Grégoire : il passe tout son temps à 
boire. Et ce n'est pas lui qui me donnera le 
démenti? Avec ce tranquille cynisme propre aux 
alcooliques invétérés, il vous l'a déclaré lui-même: 
au seul café du Pied qui remue (ab uno disce 
omnes). depuis des années, chaque soir, il absorbe 
sept consommations! Vous avez bien entendu; 
sept consommations par soirée! Soit quarante- 
neuf par semaine ! deux cent dix par mois! 
deux mille cinq cent cinquante-cinq par an; et deux 
mille cinq cent soixante - deux quand l'année est. 
bissextile ! 

Encore, si la conscience des turpitudes dont il 
s'abreuve (je chercherais vainement un plus adé- 
quat à la nature de mon sujet) lui criait de les 
aller cacher, comme on cache une plaie fétide, en 
les ténèbres d'un bouge!... Je vous crierais, moi : 
« Pitié! car toute étincelle n'est pas morte! Grâce! 
car en cette pudeur suprême, il nous est permis 
de saluer un espoir de rédemption!!! » Mais non! 
Portant fièrement la honte d'être abject, c'est sous- 



64 UN CLIENT SÉRIEUX 

le regard des honnêtes gens qu'il prétend étaler 
son t vice, en ce café du Pied qui remue, dont la 
défense, si éloquemment, tout à l'heure, évoquait 
la vision charmante, j'oserai presque dire familiale! 
Car il faut à la corruption cette triste volupté : 
corrompre ! {Désignant Lagoupille du doigt :) Il faut 
le lit chaste de la vierge à l'opprobre de cette fille 
publique! Il faut le calice de la rose à la bave de cet 
■escargot ! 

Bien mieux! fleur de débauche et de fainéantise, 
incarnation du pâle voyou, dont jadis le poète des 
ïambes marqua la hideur au fer rouge, en un vers 
qui ne périra pas, cet homme méprisable, taré, 
essaie d'arracher par surprise, à l'ignorance de la 
foule, un peu de cette considération dont est 
affamée l'infamie ! Tel un porc qui aurait volé 
pour s'en revêtir la robe auguste du lion, il ne 
craint pas de se faire passer pour fonctionnaire 
de l'Etat! souillant ainsi, ah! songez y, songez y, 
je vous en conjure! l'antique prestige de notre 
administration nationale , et sapant d'une main 
meurtrière les bases mêmes de la société! 

J'ai dit. 

Le prévenu, spontanément, a reconnu les faits 



UN CLIENT SÉRIEUX 65 

qui lui sont reprochés. Je n'ai donc pas à en 
discuter l'évidence. Je me bornerai à appeler sur 
lui les sévérités de la loi et à revendiquer de votre 
esprit de justice un châtiment exemplaire, au nom 
des intérêts immenses qui en dépendent. 

Il s'assied. 

LE PRÉSIDENT, à Alfred 
Vous n'avez rien à ajouter? 

ALFRED 
Non, Monsieur le Président. 

LE PRÉSIDENT, à Lagoupille 
Et VOUS? 

LAGOUPILLE 

Je réclame mes dix francs. 

BARBEMOLLE, plein de dignité 
Louis XII ne paie pas les dettes du duc d'Orléans. 

LAGOUPILLE 

Eh! bien, il se conduit comme un cochon. 

LE PRÉSIDENT, sévère mais juste 

Vous n'êtes pas ici pour apprécier l'histoire. (77 
se recouvre et prononce.) 

6. 



06 UN CLIENT SÉRIEUX 

Le tribunal, après en avoir délibéré conformément à 
La loi; 

Attendu qu'A Ifred, limonadier à Paris, a introduit 
une plainte contre Lagoupille, comme ayant reçu de 
celui-ci... 

LAGOUPILLE, à mi-voix 
Un marron ! 

LE PRÉSIDENT 

Un marron... Euh! Taisez- vous donc, Lagou- 
pille!... un coup de poing en plein visage, qu'il s est 
porté partie civile et qu'il réclame cinq cents fi*ancs de 
dommages et intérêts; 

Attendu qu'il appert clairement des débats que La- 
goupille, par le désagrément de son commerce et ses 
exigences sans nom, a réussi à mettre en fuite la clien- 
tèle ordinaire du café du Pied qui remue et contri- 
bué ainsi, dans une large mesure, à la déconfiture de 
cet établissement; que, dans ces conditions, les préten- 
tions d'Alfred ne paraissent nullement excessives; 

ALFRED, à part 

Si j'avais su. j'aurais demandé dix mille francs. 

LE PRÉSIDENT 
Attendu enfin que Lagoupille ne nie point s'être 



UN CLIENT SÉRIEUX 67 

livré sur la personne du limonadier Alfred à la voie 
de fait que est V objet de la poursuite ; quil semble 
venir de lui-même se placer sous le coup de la loi et 
qu'il y aurait Heu, dès lors, de lui faire application de 
V article 311 du Code Pénal ainsi conçu : « Lorsque 

LES COUPS ET VIOLENCES EXERCÉS N'AURONT OCCASIONNÉ 
AUCUNE MALADIE, LE COUPABLE SERA PUNI D'UN EMPRI- 



ALFRED, à part 

Deux ans de prison! Deux ans de prison! 

LE PRÉSIDENT 

Mais, d'autre part, considérant qu'Alfred ne justifie 
de l'acte de brutalité dont il aurait été victime, ni par 
un témoignage, ni par un p? % ocès-verbal, ni par un 
certificat de médecin; 

Que le juge ne saurait, sans contrevenir gravement 
à la procédure en usage et notamment aux articles 154, 
155 et 189 du Code d'Instruction Criminelle, accueillir 
une réclamation dont le bien fondé n'est établi que par 
les affirmations de l'intéressé; 

Considérant d'ailleurs que si, en réalité, Alfred a 
reçu... 



68 UN CLIENT SERIEUX 

LAGOU PILLE, a mi-voix 

Un marron... 

LE PRÉSIDENT 

Un marron! je vais vous faire sortir Lagou- 
pille!... un coup de poing dans la figure, il n'a eu 
que ce qu'il méritait, ayant par ses provocations, ainsi 
qu'il fa reconnu lui-mime, contraint et forcé La g ou- 
p'dle à user de son droit de légitime défense ; 

LA GOUPILLE, à demi-voix 
Très bien! 

LE PRÉSIDENT 

Attendu qu'il argue en vain du refus opposé par 
Lagoupille à ses invitations d'avoir à quitter sur l'heure 
le café du Pied qui remue ; 

Qu'en effet, aux termes de nombreux jugements con- 
firmés par autant d'arrêts de cour d'appel, un café 
étant un lieu public, pleine et entière liberté est laissée 
à tout un chacun, non seulement d'y pénétrer, ?nais 

ore d'y séjourner aussi longuement qu'il juge à 
propos, ii charge par lui. bien entendu, de n'y faire 
aucun scandale; 

LAGOUPILLE 
Très bienî 



UN CLIENT SÉRIEUX 69 

LE PRÉSIDENT 

Considérant qu'en l'espèce. Lagoupille, en aucune 
circonstance, ne semble avoir scandalisé la moralité 
des clients du café du Pied qui remue, soit par la li- 
cence de ses propos,* soit par l'inconvenance de ses 
gestes, soit par l'exhibition publique des intimités de 
son individu; que, par conséquent, en tentant de Vex- 
pulser de force, Alfred a outrepassé les pouvoirs que 
lui confèrent la jurisprudence et les règlements de 
police; 

Par ces motifs; 

Acquitte Lagoupille; 

LAGOUPILLE 

Très bien! 

LE PRÉSIDENT 
Déclare Alfred mal fondé en sa plainte; Ven dé- 
boute et le condamne aux dépens. » — L'audience est 
levée. 



GODEFROY 



GODEFROY 



A Séverine. 

Sur un coup de sifflet du contrôleur, l'omnibus s'est ébranlé. Ses 
roues tournent dix fois sur elles-mêmes, et aussitôt une voix de 
femme : 

— Pssstl... 

C'est M mo Poisvert, personne à la face élargie de majesté et de no- 
blesse. Elle est flanquée de son fils Godefroy, long jeune homme 
de dix-neuf ans, dont un duvet léger et mou encadre la face 
ingénue. Il tient, pressé sur son sein, un énorme pétunia en 
pot. 

La mère et le fils, l'un suivant l'autre, s'élancent à l'assaut du 
marchepied et disparaissent à l'intérieur de la voilure où deux 
places restaient à prendre : l'une tout de suite à gauche en en- 
trant; l'autre tout au fond, sous le cocher. C'est en faveur de 
cette dernière que M" e Poisvert se prononce. 

L'omnibus se remet en route. Une sérénité souriante illumine et, 
pendant cinq minutes encore, illuminera la lèvre en fleur de la 
mère. Par contre, le fils semble absorbé dans une douloureuse 

7 



Ti GODEFROY 

rêverie. Ses regards, chargés d'inquiétude, errent éplorés de 
droite et de gauche, et de minute en minute se reportent sur le 
pétunia, qu'ils accablent d'une muette haine. 
Enfin, entre ses dénis serrées : 

GODEFROY, à soi-même 

Saleté de pétunia! Saleté de pétunia!... De quoi 

est-ce que j'ai l'air. aYec ce pétunia?... 

L'OPINION PUBLIQUE, mentalement 

Ce jeune homme au front revêtu 
D'une auréole si pudique, 
Marche fièrement, tout l'indique, 
Dans le sentier de la vertu. 

La candeur luit sur son front blême. 
Qu'il soit un exemple pour nous!... 
La fleur qu'il tient sur ses genoux 
De son âme chaste est l'emblème. 

GODEFROY, à soi-même 
De quoi j'ai l'air? [Amèrement ironique.) Je ne. le 
sais parbleu que trop!... J'ai l'air d'une tourte, c'est 
bien simple... Saleté de pétunia! Saleté de pé- 
tunia!... Mon Dieu! que c'est assommant d'aller 
souhaiter sa fête à M me de Grignottrais ! 
A ce moment : 

MADAME POIS VERT, à l'autre bout de la voiture 
Godefroy ! 

L'appel se perd dans le fracas des Titres secouées. 



GODEFRmY ""> 

MADAME POISVERT, quatre tons plus haut 

Godefroy ! 

GODEFROY, à part 

Bon! Voilà encore maman qui Ya m'interviewer 
d'un bout à l'autre du tramway. Feignons n'avoir 
pas entendu. 
MADAME POISVERT, à tue-tète et agitant l'air de ses bras 

Godefroy ! Godefroy ! 

L'OPINION PUBLIQUE, mentalement 

Celui dont l'invisible main 
Gouverne les gens et les choses 
Nous a placés, comme des roses, 
Vieille auguste, sur ton chemin. 

femme à la face élargie 
De noblesse et de majesté, 
Parle haut!... — Ton âge est lesté 
D'une expérience assagie. 

MADAME POISVERT 
la voix étranglée dans de rauques mugissements 

Godefroy ! Godefroy ! Godefroy ! 

GODEFROY, résigné, à part 

Allons!... Pas moyen d'éviter. [Haut.) Qu'est-ce 
qu'il y a? 



if) GODEFROY 

MADAME P I S V E R T , qui joint le geste à la parole 
Le pétunia ! 

GODEFROY, la main au pavillon de l'oreille 
Quoi? 

MADAME POISVERT 

Le pétunia ! 

GODEFROY. même jeu 
Qu'est-ce que tu dis ? 

MADAME POISVERT 

Le pétunia! ! 

GODEFROY 

Le pétunia? (Mimique affirmative de M m * Poisvert .) 
Eh bien quoi, le pétunia? 

MADAME POISVERT 

Prends bien garde à ne pas l'abîmer î N'oublie 
pas que nous allons l'offrir, pour sa fête, à M me de 
Grignottrais ! 

GODEFROY 

Mais oui, mais oui! Sois donc tranquille ! [A part.) 
J'aime bien maman, mais, cré nom ! qu'elle est 
agaçante!... Quel besoin, non, mais quel besoin 



GODEFROY il 

d'aller dire devant tout le monde que nous allons 
souhaiter sa fête à M me de Grignottrais ? 

L'OPINION PUBLIQUE, mentalement 

Vous de qui reflètent les traits 
Les mêmes puretés d'apôtres, 
Portez nos vœux avec les vôtres 
A Madame de Grignottrais. 

Fils cent lois tendre, mère heureuse, 
L'un de l'autre à ce point épris, 
Vous évoquez en nos esprits 
L'Heureuse Famille de Greuze! 

GODEFROY, à soi-même 

Une chose me met hors de moi, c'est la pensée 
que M me de Grignottrais va encore me forcer à es- 
suyer le plâtre dont elle a soin de peindre et d'orner 
son visage, pour réparer des ans l'irréparable 
outrage. Ayant simulé la surprise d'une personne 
qui était à cent lieues de soupçonner les événe- 
ments : « C'est donc ma fête ? s'écriera-t-elle en 
nous voyant surgir sur le seuil de la porte, maman, 
le pétunia et moi. Quelle surprise inattendue et quel 
pétunia superbe î » Là-dessus elle se fera un devoir 
de m'attirer entre ses bras et de me faire essuyer le 
plâtre. Abominable perspective!... (L œil écar quille 

7. 



"8 GODEFROY 

sur un rêve.] Ah! pourquoi ne puis-je être quitte 
avec un coup de pied dans le derrière ? Que je sa- 
vourerais avec volupté cette humiliation libératrice! 

LE CONDUCTEUR 

Places si vouplait ! 

MADAME POIS VERT 

Godefroy ! Godefroy ! 

GODEFROY, à soi-même 
Ça recommence ! (Haut.) Qu'est-ce que tu veux ? 
MADAME P 1 S V E R T , désignant de son doigt le conducteur 
Le conducteur! 

GODEFROY 
Le conducteur? 

MADAME POISVERT 

Oui. le conducteur. 

GODEFROY 
Eh bien ! quoi, le conducteur ? 

MADAME POISVERT 

11 vient réclamer le prix des places. 

GODEFROY 
Je le vois bien. 



G oui: il; "Y 70 

MADAME POISYERT 

Pave pour nous deux; je te rendrai ça en ren- 
trant. 

GODEFROY, agacé 

Bon î bon î {Il tire son porte-monnaie.) 

MADAME POISVERT 

Tu m'y feras penser. 

GODEFROY 

Oui. 

MADAME POISYERT 

Tu me rappelleras en même temps que je te dois 
déjàhuit sous. Tu sais, pour la farine de lin... (Mu- 
tisme systématique de Godefroy.)... le jour où tu avais 
un clou... (Même jeu de Godefroy.) Je t'ai posé un 
cataplasme; est-ce que tu ne te souviens pas? 

GODEFROY, les mâchoires pareilles à un étau 

Ah! Dieu puissant! Ah ! Vierge sainte ! (Au con- 
ducteur.) Voilà vingt sous. Vous me donnerez deux 
correspondances. 

MADAME POISVERT, debout et haranguant 
Dans quelques mois, tu seras un homme : ap- 
prends donc à ne plus te conduire en enfant ainsi 



80 GODEFROY 

que tu as coutume de le taire. Compte avec soin la 
monnaie qui te revient. Un sou et un sou font deux 
sous ; plus tu entreras dans la vie. plus tu te sen- 
tiras pénétré de la vérité de cette parole. Mais 
garde-toi de te méprendre au sens du discours que 
je te tiens. La fois où nous avons diné avec du foie 
de veau aux carottes, le tripier nous a colloque une 
pièce démonétisée; n'essaye pas de la repasser 
au conducteur. Ce serait une mauvaise action, et 
les mauvaises actions, Godefroy, retombent tou- 
jours sur le nez de ceux qui les ont commises. 

GODEFROY, à soi-même, éploré 
Je voudrais être assis à l'ombre des forêts. 

L' OPINION PUBLIQUE, mentalement 

Tel, sous l'azur des ciels limpides 
Que parcourt le vol des ramiers, 
Avril voit les fleurs des pommiers 
S'écrouler en neiges rapides, 

Tel, nous voyons, émerveillés, 
Crouler, à torrent, des lumières!... 
Il pleut des Vérités Premières : 
Tendons nos rouges tabliers. 

Un temps. Godefroy se calme. 

Suite du temps. Godefroy se rassérène. , 



GODEFROY 81 

Temps interminable. Godefroy s'épanouit. 
Soudain : 

MADAME POIS VERT 

Godefroy I Godefroy ! Godefroy ! 

GODEFROY, désespéré 
Oh!... {Haut.) Eh bien' qu'est-ce qu'il y a encore? 

MADAME POISYERT 
d'une voix qui sonne comme un appel de trompette 

Est-ce que tu as pensé à changer de chaussettes? 



THÉODORE 



THEODORE 



A Bertol Graivil. 

SCÈNE PREMIÈRE 

Un escalier, la nuit. Ténèbres profondes. Trois heures sonnent à 
l'horloge d'une église voisine. 

THÉODORE, vingt ans 

Trois heures. J'en ai une santé, de rentrer à troiâ 

heures du matin. Je vais être bien reçu par papa ! 

Il est ivre que c'en est une désolation! Et péniblement, 

marche par marche, il s'efforce d'accomplir l'ascension de 

son escalier, regagnant le domicile paternel, où il occupe 

une petite chambre. 

C'est bête, aussi, s't'osss...sination à ne pas vou- 
loir me donner la clé. Le diable serait là, je ne suis' 

8 



86 THÉODORE 

plus un enfant... je sais me conduire dans l'exis- 
tence. 

Il bute et s'étale. 

Flûte ! 

Il se relève, puis, froidement. 

Pas moi... qui glisse 5 c'est l'escalier. 

L'averse qui redouble, mitraille d'invisibles carreaux. 

Je sais bien que je suis un peu dans les brinde- 
zingues, mais quelle importance ça a-t'y, puisqu'on 
ne s'en aperçoit pas?... Oh! c'est que, moi. j'ai ça 
d'agréable : je peux avoir mon compte, bien pesé, 
impossible qu'on s'en aperçoive... Bon œil! bon 
pied!... 

Il bute de nouveau. Même jeu que précédemment. 
Volaille d'escalier!... — et pas le moindre em- 
barras dans la langue;... sauf pour certains motsdif-. 
ficiles, comme... l'osssstination, par exemple. — Ce 
n'est pas que je ne puisse pas les dire. {Geste hau- 
tain.) Non. C'est que, véritablement, on ne peut pas 
les prononcer. La langue française est pleine de dif- 
ficultés. Tous les étrangers vous le diront. 

Un palier se présente. 
Un palier! 

Il s'arrête. Il souffle. Soudain : 



THÉODORE 87 

Ahçà! mais quel étage donc q'c'est? [Terrifié.) 
Bon sang ! J'en ai une santé...; j'sais pus à quel 
étage je suis?... C'est pas que la mémoire me 
manque. (Geste dédaigneux.) Non. Seulement, voilà 
ce qui arrive : tout le temps la tête me travaille, je 
pense à trente-six choses à la fois, et puis va-t'en 
voir s'ils viennent !... Gré nom d'un chien de nom 
d'un chien!... Va falloir que je redescende !... [illu- 
miné) : Oh ! une idée ! 

Il étend le bras. De sa main qui tâtonne il soulève une boite 
au lait pendue a un bouton de porte, la décroche et la 
lâche par la dégringolade de l'escalier. 

THÉODORE, comptant les paliers aux sourds ronflements 
du fer-blanc 

Un... deux... trois... quatre. Elle est arrivée. Je 
suis chez nous. — Eh ! en effet, je sens le pied de 
cerf de papa. Sonnons! 

Coup de timbre retentissant ; puis, long silence. Théodore 
s'endort tout debout, les bras tombés le long des cuisses 
et le bord de son chapeau calé au panneau de la porte. 
Soudain, à ses pieds, un mince fil de lumière, et aus- 
sitôt : 

UNE VOIX 

Qui est là? 

THÉODORE, réveillé en sursaut 

éodore. 



88 THÉODORE 

Tour de clé. La porte s'ouvre, laissant voir la silhouette 
imposante de l'homme de bien auquel Théodore doit le 
jour. 11 est vêtu d'une chemise de flanelle, chaussé d'élé- 
gantes espadrilles. 11 tient à la main une bougie. 

LE PÈRE 

Te voilà? Ce n'est pas trop tôt. 

THÉODORE 
qui prudemment évite de se lancer dans un discours prolixe : 
... soir ! 

LE PÈRE 
Est-ce que tu te fiches du monde, de rentrer à des 
heures pareilles ? Ta mère est dans un état!... 

THÉODORE 

... pas tard. (// secoue son chapeau.) 

LE PÈRE 

Pas tard!... — Tu me lances de l'eau. Fais donc 
attention ! — ... Il est trois heures du matin! 
THÉODORE, feignant la surprise 
Non? 

LE PÈRE 

Je te dis qu'il est trois heures du matin!... C'est 
la cinquième fois que ça t'arrive, depuis le commen- 
cement du mois, de rentrer à des heures indues; 
mais j'en ai assez, je te préviens! Tâche un peu à 



THÉODORE 89 

recommencer : je te refourre à Louis-le-Grand, tu 
verras si ça fail un pli. Bougrede polisson!... Propre 
à rien !... — D'abord, d'où viens-tu? 

THÉODORE 
Tu dis? 

LE PÈRE 
D'où viens-tu? 

THÉODORE 

... dîné en ville. 

LE PÈRE 

Où? 

THÉODORE 

Rue... (A part.) Un mot difficile. (Haut.) Rue... 
(A part). Je ne pourrai pas y arriver. 

LE PÈRE 
Rue quoi? 

TÏÏÉODORE, affectant une grande désinvolture 

Je ne sais pas si tu as remarqué comme la langue 
française est bête. 

LE PÈRE, stupéfait 

Qu'est-ce qui te prend? 

THÉODORE 

Je constate un fait. 



00 T II É D R E 

LE PÈRE, hors de lui 

Je vas te flanquer mon pied au derrière!... En 
voilà un polichinelle ! Je lui demande où il a dîné, 
il me répond : i Je constate un fait ». Est-ce que tu 
me prends pour un Cassandre ? 

THÉODORE 

Oh!... Papa!... — J'ai diné... (Violent effort que 
couronne un demi-succès.) J'ai diné rue de... Jroénil. 

LE PÈRE 
Rue de Iroénil? 

THÉODORE, qui a diné rue de Miromesnil 
Oui. 

LE PÈRE, après avoir rêvé 

On apprend à tout acre. Voilà quarante-cinq ans 
que j'habite Paris : du diable si j'eusse soupçonné 
l'existence de cette rue bizarre !... Enfin ! — Et en- 
suite, qu'as-tu fait? Car tu n'es pas resté à table 
jusqu'à trois heures du matin, je pense? 

THÉODORE 

Non. — Je suis allé avec (\q> camarades entendre 
de la grande musique. 



THÉODORE 91 

LE PÈRE 
Où? 

THÉODORE 
v Montmartre: 

LE PÈRE 

Quelle rue? 

THÉODORE 

Rue de la... Rue de la.,. (A part.) Zut. Encore un 
mot difficile... Saleté de langue ! 

LE PÈRE 

Eh bien ! quand tu voudras ? 

THÉODORE, qui s'obstine en vain 

à essayer d'articuler ces mots : Rue de la Tour-d' Auvergne, 

et qui finit par y renoncer : 

Y a pas des moments où tu regrettes de n'être pas 
Espagnol? 

LE PÈRE 

Pourquoi ? 

THÉODORE 

Dame !... à cause de cette saleté... 

LE PÈRE 
Quelle saleté? 

THÉODORE 
... Saleté de langue française, 



92 THÉODORE 

LE PÈRE 

Ça recommence!!! 

THÉODORE 
Mais, dame !... 

LE PÈRE 

le front soudainement barré d'une ride soupçonneuse 

Regarde-moi donc un peu. [Eclatant.] Ah ça ! 
mais. Dieu me pardonne, tu es ivre comme la 
Pologne ! 

THÉ DORE 

Moi? 

LE PÈRE 

Tu sens le fond de baril à en tomber asphyxié. 

T H É D R E 

La foudre s"écroule à mes pieds si j'ai bu autre 
chose qu'une gomme ! 

LE PÈRE, exaspéré 
Retire-toi de mes yeux !... Va te coucher î 

THÉODORE, plaintif 

Ce n'est pas bien, ce que tu fais là. Tu profites de 
ce que tu es mon père pour me dire des choses 
blessantes et pour m'abreuverd'hu..., d'hu...,d'hu... 



THÉO DU RE 93 

(Xouvelle lutte valeureuse de Théodore arec le mot 
humiliations, lequel ne veut rien savoir .) d'hu.. ., d'hu... 

LE PERE, furieux 
D'hu..., d'hu... Au lit, vaurien ! Au lit ! 
THÉODORE 

Saleté de langue française!... Saleté de langue 
française ! 

Bruit mou d'un fort coup d'espadrille aplati en un fond de 
culotte et disparition de Théodore par l'entrebâillement 
d'une porte latérale. 

SCÈNE II 

La chambre de Théodore 

THÉODORE, plongé clans la nuit 

Ça y est! Il n'y a vu que du feu!... Non, mais 

croyez-vous que j'en ai une?... Croyez-vous que j'en 

ai une santé ! — Où sont les allumettes ?... — Ça, je 

peux le dire hardiment : pour ce qui est d'avoir une 

santé et de faire la blague avec un verre dans le nez, 

à moi le pompon, y a pas d'erreur... — Ah çà, 

où diable la femme de ménage a-t-elle fourré les 

allumettes? 

Les pieds traînés sur le plancher, les doigts écarquillés 



i THÉODORE 

devant lui, il avance péniblement, avec la crainte de se 
cogner le nez dans un pan de mur inopportun. 
Soudain, sa main, heurtée, se fixe, refermée, sur l'arête 
vive d'un obstacle. C'est la table, encombrée de paperasses 
et de bouquins, où ce futur jurisconsulte potasse quelque- 
fois les Pandectes. 

La cheminée!... Le porte-allumettes n'est pas 

loin. 

Sa main erre et frôle, en aveugle. 

C'est rigolo : je trouve la cheminée et je ne trouve 

pas le porte-allumettes. — Ah! le voilà ! 

Il plonge ses doigts dans l'encrier. 

Non! 

Après mûres réflexions. 

C'est un œuf. — Si je connaissais le propre-à- 
rien qui m'a fichu un œuf sur ma cheminée, je lui 
apprendrais mon nom de baptême. Y a pas de bon 
sens! Une cheminée, c'est pas une place à mett' 
des œufs. 

Pris de pitié, il hausse les épaules; sur quoi, passe sans 
transition à un autre genre d'exercices : 

J'ai rudement rigolé, cré nom!... Trouduc a été 
époilant! Et Gagadois encore plus! Et Lucuchet 
encore plus! Quant au consul, c'est bien simple : 
j'ai jamais rien vu d'aussi saoul. Quelle cuite!... 



TnèoDORE 95 

Très gentil, «l'ailleurs. Et aimable! et simple! et 
correct!... sauf quand il a voulu entrer dans un 
Qacre en passant parla lanterne. (Il pouffe.) Croyez- 
vous, non. mais croyez-vous, cette idée d'entrer 
dans un fiacre en passant par la lanterne! 

Tout en parlant, il s'est éloigne de sa table. A cette heure, 
le nez au mur, il tàte d'une main hésitante le houton de 
cuivre d'un placard qui lui sert a la fois de bibliothèque 
et de garde-manger et où, parmi un pêle-mêle confus de 
brochures, Douleilles vides, journaux de droit et autres, 
un morceau de gruyère, au haut d'une pile d'assiettes, 
transpire mélancoliquement. 

La fenêtre!... Si je donnais un peu d'air. 

11 ouvre le placard et, longuement, il aspire, selon l'expres- 
sion du poète : 

Le souffle parfumé des nuits pures et calmes. 

A la fin : 

Drôle de printemps! Il fait noir comme dans un 
four et ça sent le gruyère à plein nez. Jamais vu 

un mois de mai pareil. 

Il referme : 

Et le plus chouette, c'est qu'il engueulait le 
cocher. Comme il lui disait : « T'es pas fou? Com- 
ment veux-tu que je passe par une portière pareille? 
Je pourrais pas y fourrer mon poing. » On est bête 
quand on est saoul. N'importe ; j'ai rudement 



96 T II E D B E 

rigola. Solennel.] Personne. — vous entendez?... 
personne! — ne peut se faire une idée à quel point 
j'ai rigolé î J'ai rigolé comme pas un client au 
mondenepeuldirequ'ilarigolé! Je lejure... (Il étend 
les bras et renverse la lampe. Zut! j'ai cassé le pot 
à eau! — ... sur la tombe de ma grand'mère. et le 
premier qui n"est pas de mon avis n'a qu'à venir 
me le dire en face. Je lui apprendrai mon nom de 
baptême. 

Brusquement : 

Ah! çà. mais je vois rien du tout, moi. Est-ce 
que je vas passer la nuit à chercher des allumettes? 
Rosse de femme de ménage qui me les a cachées 
exprès pour me faire une blague! Elle aura de mes 
nouvelles, la femme de ménage. C'est le jour de 
l'an dans huit mois, tu parles si j'y fous des 
étrennes. La peau. oui!... et mon nom de bap- 
tême!... avec les trente- deux manières de s'en 
servir. Où q" c'est qu'elle a pu les fourrer? Où 
q* c'est qu'elle a pu les fourrer? 

Il chante : 

Pour boire à notre belle France, 
Amis, versez-moi du veau froid. 

S'interrompant : 



Théodore 97 

Avec ça, j'ai comme une idée que j'ai reçu un 
coup de pied dans le cul. Mais où? 

Frappé d'une idée : 
Ah!... Dans la table de nuit! 

Et comme, à ce moment, il effleure justement de ses doigts 
le marbre de la cheminée : 

La voilà, la table de nuit. 

11 s'accroupit, et, à quatre pattes, il s'engouffre dans la 

cheminée dont le tablier est levé. 
Très long silence. 
L'horloge d'une église lointaine meugle, avec une lenteur 

sinistre, les trois quarts avant quatre heures. 

THÉODORE, fouillant à la fois les cendres de l'àtre et le chaos 
de ses souvenirs 

Impossible de me rappeler qui est-ce qui m'a 
botté les fesses. Le consul?... Ça me surprendrait 
de la part d'un personnage rompu de longue date, 
par profession, aux procédés diplomatiques. Gaga- 
dois?... Je n'honorerai pas d'une semblable sup- 
position la pusillanimité bien connue de ce profes- 
seur de taf. Alors, qui?... Lecuchet?... Des fois!... 
Et encore, non? Je l'ai remis chez lui, Lecuchet. 
A preuve qu'il voulait à toute force refermer sa 
porte cochère, non en la ramenant à lui, du vesti- 
bule où il était, mais en la poussant, au contraire, 



1)8 THÉODORE 

de la rue, où il n'était plus, à l'aide de son bras 

faufilé entre la porte et le chambranle! ! ! Quel type, 

encore, celui-là? Le coude comme dans un étau : 

<( Je vas ficher congé, moi, qu'il criait. La porte 

cochère ne ferme plus. On n'est pas en sûreté chez 

soi. c'est dégoûtant! i (Simple et satisfait.) Oui; 

ah! j'ai plutôt rigolé. Seulement, si ça continue, je 

vas attraper des rhumatismes. Quel vent! 

De son dos arrondi en faite de tonnelle, il ébranle dans ses 
coulisses le tablier de la cheminée, lequel lui déchaîne 
sur la nuque un vacarme de cataclysme. 

Oh! l'orage! 

Il fait le signe de la croix. 

Et toujours pas d'allumettes! Non!... ce vent! 

Y a de quoi en crever! D'où diable que ça peut 

bien venir? 

Étonné, il lève la tête, et, — ô stupeur ! — au-dessus de 
lui, c'est un prolongement d'ombre dense, compacte, 
s'achevant sur le noir de la nuit et encadrant exactement 
le disque éblouissant de la lune 1 

Qu'est-ce que c'est que ça? 

Un temps. 
Puis 

THÉODORE, à la fois égayé et inquiet 

En voiLà une table de nuit!... Il y fait autant de 



T II É D RE 99 

courants d'air que sur la porte Saint-Martin, et on 
voit le pot de chambre au travers! 



SCENE III 

Le môme décor, vu de jour. Un rideau de cretonne tiré devant la 
fenêtre arrête et colore au passage la clarté du beau temps du 
dehors. Dans un angle, la tache d'un lit dont les draps s'écrou- 
lent en chute d'eau, élargissant sur le plancher la pâleur sale 
d'un bric qui coule. 

Théodore, qui depuis dix minutes se retournait d'un flanc sur 
l'autre, agité d'une fièvre de mauvais sommeil, s'éveille enfin. 
Il se soulève hors de ses draps, et, penché vers sa table de 
nuit, attache sur le cadran de sa montre ce regard des myopes 
qui écrase l'objet. 

Onze heures... Ma montre est arrêtée. S'il était 

onze heures, y ferait nuit.. Gré nom. que j'ai mal à 

la tête ! 

Machinalement, il met sa montre à. son oreille et stupéfait 
d'en entendre nettement le grignotement de petite souris: 

Comment! elle marche?... Mais, alors, il est onze 
heures du matin! 

Onze heures sonnent au loin. 

C'est bien ça !... Eh bien! me voilà joli garçon; 
j'ai raté mon ministère! Ça fait cinq fois depuis un 
mois. 




100 THÉODORE 

11 \eut s'élancer hors du lit, mais l'énergique effort qu'il 
donne lui répond dans le cerveau en bastonnade ahurissante. 

Dieu ! que j'ai mal à la tète ! 

Il s'assied dans son lit avec mille précautions et, de ses 
mains, comprime ses tempes endolories 

Ah çà! je voudrais bien savoir pourquoi je m'é- 
veille à cette heure-ci. D'habitude, je suis debout à 
huit heures du matin. {Vaguement inquiet.) Oh! ce 
n'est pas naturel, il a dû m'arriver quelque chose 
d'anormal. Longue rêverie, puis :) Parions que j'ai 
pris une paille. (Suite de la rêverie.) Oui, c'est cela 
évidemment ; j'ai ramassé une pistache. La cépha- 
lalgie qui me tourmente et les ténèbres qui obscur- 
cissent mes idées ne peuvent me laisser aucun doute 
sur ce point. — Maintenant, n'ai-je pas fait de bê- 
tises?... C'est que je me connais. Quand je suis 
plein, je suis convaincu que les gens ne peuvent pas 
s'en apercevoir, et, abrité derrière cette idée fixe 
comme derrière un paravent, vous pensez si je me 
gêne pour en prendre à mon aise!... Oui, ah! 
pourvu, mon Dieu! pourvu que je n'aie pas commis 
quelque énormité !... Tâchons de mettre un peu 
d'ordre dans le désastre de mes souvenirs. 
Un temps. 



THÉODORE 101 

On avait dîné chez Trouduc; cela, je me le rap- 
pelle parfaitement. Nous étions sept : Trouduc, 
idois, Lecuchet, les deux dames en claque qu'on 
a mises toutes nues aussitùt qu'elles sont arrivées 
et qu'on a fail dîner à poil, et ce monsieur si dis- 
tingué, officier de la Légion d'honneur, qui a été 
consul en Mésopotamie. Bon! Le repas fut des plus 
délicats et la plus franche cordialité y régna d'un 
bout à l'autre. Cependant j'ai comme une idée 
qu'entre la poire et le fromage le consul reçut de moi 
un verre de vin en pleine figure. Pourquoi? Ah ! ici... 
(Geste vague.) Une diable avait-il pu me faire ?... D'ail- 
leurs ça n'a pas d'importance : le fait est que cet 
incident, en supposant qu'il ait eu lieu, ne parait 
pas avoir autrement altéré l'excellence de nos nou- 
velles relations. Je me souviens très bien, en effet, 
qu'une fois le dessert enlevé, le consul monta sur la 
table, où, au milieu de la débandade du couvert, il 
imita la danse mauresque en faisant remuer ses 
intestins, tandis que moi, la paume de la main tapée 
au cul d'un poêlon, je criais: «Bananes! Goyaves! 
Ah! bono, bono, bono! » Jusque-là, à quelques 
petites lacunes près, mes souvenirs demeurent 
plutôt assez précis. Seulement, voilà, c'est la suite... 



102 THÉODORE 

Un temps; puis, douloureusement : 

Est-ce bête de se ficher dans des états pareils! 
J'ai beau chercher, c'est comme si je chantais. Rien ! 
Rien! Rien! Impossible de me rappeler un mot ; et, 
malgré tout, je ne sais quelle voix intérieure me dit 
que j'ai dû faire des blagues... Qu'est-ce que <;à 
peut bien être? Procédons par ordre. Après dîner, 
nous sommes sortis. [A la réflexion:) Oui, nous 
sommes sortis : c'est sûr. . . ; à moins que nous soyons 
restés, ce qui ne me surprendrait pas. Entre ces 
deux alternatives, ma mémoire flotte, partagée, dans 
une indécision cruelle. 

Longue songerie. 
Rien ne saurait donner idée de la gueule-de-bois 
dont je détiens le record, et le mal de tête qui 
m'opprime défie toute comparaison. C'est comme 
si des équipes entières de terrassiers étaient occu- 
pées, sous mon crâne, à me percer d'une oreille à 
l'autre une espèce de boulevard Haussmann. 

Soudain, avec l'accent du triomphe : 

Nous sommes sortis ! Nous sommes sortis ! Il n'y 
a plus d'erreur possible ! Je me vois, comme si j'y 
étais encore, dans la capote du sapin où nous étions 
montés à sept!... Nous l'avions pris rue de Miro- 



TU KO DO RE 103 

mesnil, le sapin, à la porte de chez Trouduc, et la 
question ne serait plus, à présent, que de savoir où 
nous nous sommes fait conduire, si elle notait 
tranchée d'avance. Nous étions soûls comme des 
ânes; il est donc hors de discussion que nous n'a- 
vons pas hésité à nous faire conduire au café. 11 
faudrait être fou furieux ou bien ignorant de l'âme 
des hommes pour ne pas se rendre à une évidence 
fille d'une déduction logique. Et, en effet, je me 
vois maintenant au café comme je me voyais il y a 
un instant dans la^capote du sapin. A mes côtés, 
Lecuchet et Trouduc; en face de moi, Gagadois, les 
deux femmes en claque et le consul... [Frappé dune 
idée.) Le consul!... Eh! je ne me trompe pas?... 
Nous avons bien organisé un match à celui de nous 
deux qui boirait le plus de kummel?... Pardieu oui ! 
Chameau de consul!... Ça ne m'étonne plus si j'ai 
la tête comme un chantier. Du reste, à partir de ce 
moment, on pourrait me donner cent mille livres de 
rentes pour me faire dire ce que j'ai fait; du diable 
si -eulemcnt je m'en doute. C'est la nuit noire, la 
tombe dans toute son épouvante. Comment tout 
cela a pu finir, c'est ce que je ne saurai jamais. A 
peine dans cette ombre compacte, une ou deux 



104 THÉODORE 

éclaircies très vagues : c'est ainsi que je me vois 
-'•us la pluie, faisant la conversation avec un | 
sant inconnu au coin dune rue dont j'ignore le nom, 
et que je suis certain d'avoir regardé l'heure à une 
horloge illuminée. Ah ! c'est du propre !... Enfin!... 
— Que je me lève pourtant : que j'aille à mon minis- 
tère. Je oirai que j'ai été malade. 

11 s'empare de son pantalon, en enfile une jambe et s'arrête : 

Ah ça mais! ah çà mais! ah ça mais!... E 
qu'on ne m'a pas mis à la porte d'un café ?... Par- 
faitement!... Je me suis même flanqué les quatre 
fers en l'air, tellement on m'a poussé fort!... 
Perplexe : 

Mais si on m'a mis à la porte, c'est ddnc que 
j'avais lait quelque chose ?... Ça me paraît au m 
probable... Voyons donc! Voyons donc! Voyons 
donc !.. 

11 pose ses yeux dans ses mains, stimule sa mémoire 
dévastée. Et peu à peu, sous l'effort de sa volonté, appa- 
raissent à son souvenir de petites visions indécises. C'est 
un café; il en voit à travers un nuage les globes de verre 
dépidi. Devant lui une colonne de soucoupes; près de lui 
des consommateurs : un, surtout, dont le visage i'agace. 

A cause? 11 y a là un mystère que le tourmenté Théodore 
s'efforce en vain d'approfondir. Il n'ignore pas que le 
poebard a l'antipathie facile, mais ça ne fait rien, il n'est 



THÉODORE iOû 

pas tranquille tout de même, persuadé, sans pouvoir au 
juste dire pourquoi, que de sérieux griefs, des rancunes 
anciennes, ont dû cingler d'un brusque coup de fouet ses 
colères enfin déchaînées. Car plus il va et plus la con- 
viction le pénètre qu'une minute est arrivée où il est sorti 
de si- i.t il peine, et il sue, et il pressure son 

front pour en faire jaillir la lumière, et la tète lui fait 
un mal .. 
Tout à coup un éclair éblouissant déchire le voile des ténè- 
bres; la vérité, pressée de toutes parts, jaillit toute nue 
de son puits et : 

THÉODORE, les yeux élargis d'effarement, écarquillés comme 
des soucoupes sur la réalité des choses 

Nom d'un tonneau, je me rappelle! J'ai flanqué 
une paire de gifles à mon chef de division ! 



MONSIEUR FÉLIX 



MONSIEUR FÉLIX 



A Hsnri Lêvêque. 

SCÈNE PREMIÈRE 

La chambre étroite et close dont parle le poète. 

La pendule marque neuf heures. 

A droite de la cheminée, où un feu de charbon de terre siffle 
comme un nez pris, — selon l'expression de Jules Renard, — 
Trou, les semelles montrées à la flamme, se cure les dents avec 
une épingle à chapeau en lisant dans le Soir la séance du 
Parlement. 

En face de lui, Octavie, sa femme, brode à la clarté de la lampe. 

Par terre, entre eux, le jeune Toto, âgé de quatre ans et demi, 
joue à faire voir son derrière. 

Silence prolongé. C'est l'intimité douce et calme des ménages 
étroitement unis. 

Soudain, coup de sonnette. 

TROU, absorbé par sa lecture 

Bon ! Qui est-ce qui vient nous raser? 

10 



] [0 MONSIEUR FÉLIX 

OCTAVIE, à part 

Neuf heures; ce ne peut être que Félix. 

TOTO, au comble de la joie 
On a sonné! On a sonné! On a sonné! 

T B U 
1I<; ! ne danse donc pas comme ça; tu nous donnes 
le mal de mer. (A la bonne qui apparaît.) Qui est-ce? 

LA BONNE 

C'est M. Félix. 

TROU 

Encore!... Ah! çà, ce bougre-là passe sa vie ici! 

OCTAVIE, les yeux penchés sur son ouvrage 

Le fait est... 

TROU 

Comment, le fait est?... Nous sommes jeudi, ça 

■fait la cinquième fois qu'il vient nous em... depuis 

le commencement de la semaine, et tu trouves que 

le fait est? 

OCTAVIE 

Puisque je suis de ton avis. 

TROU 
Zut! 



HUN8IEUR FÉLIX 111 

OCTAVIE 

Ne t'excite donc pas. 

TROU 
Tu m'embêtes! 

OCTAVIE, résignée 
Bien. 

TROU 

Et lui aussi, il m'embête! Vous m'embêtez tous 
les deux! 

Effaré, Toto, d'abord muet, donne brusquement un libre 
cours aux sentiments de terreur qui l'agitent. Son jeune 
visage se déchire comme le fond d'une culotte trop mûre. 
La pièce s'emplit de hurlements. 

OCTAVIE 

Tu vois, avec tes colères? Tu fais pleurer le petit, 
voilà tout ce que tu fais. 

TROU, qui s'est levé et qui, fiévreusement, va et vient 
C'est insensé, ça, aussi, de ne plus pouvoir être 
chez soi! Je suis de là, les pieds au feu, à goûter la 
paix de mon foyer en lisant le compte rendu de la 
Chambre; je me dis : « Un tel a bien parlé! » ou : 
c Le cabinet est fichu! » ou : « Gare à l'interpella- 
tion! » enfin, je pense, quoi; je réfléchis. Bon! on 
sonne; c'est M. Félix! [Hors de lui.) Et encore 



112 MO NSI E4JR FÉLIX 

M. Félix!... Et toujours M. Félix!... Alors, quoi? je 
n'ai plus qu'à eu prendre mon parti et à perdre 
ioute espérance? C'est la condamnation à perpé- 
tuité? 

octavie 
Ce garçon est excusable. Il a si peu de relations! 

TROU 

C'est le dernier des goujats! 

OCTAVIE, conciliante 
Mais non. 

TROU 
Et des muflles ! 

OCTAVIE 

Tu exagères. 

TROU 
On n'est pas fourré chez les gens depuis le jour 
de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre, ou on est le der- 
nier des muffles: voilà la loi et les prophètes. Tu 
m'embêtes, encore une fois. Quant à ce monsieur, 
je ne veux plus en entendre parler! (A la bonne.) 
Vous avez dit que j'étais là? 

LA BONNE 

Mon Dieu, je lai dit sans le dire... J'ai dit... J'ai 

dit... 



MONSIEUR FÉLIX 113 

TROU 

Oui, enfin, tranchons le mot, vous êtes une idiote. 

LA BONNE 

Une idiote? 

TROU 

Vous n'êtes pas contente? La porte est là, ma 
fille, et le tramway passe devant. Qu'est-ce qui m'a 
bâti une buse pareille, qui coûte trente-cinq francs 
par mois et qui a encore le toupet d'élever des ré- 
clamations? (La bonne tente de placer un mot.) Assez! 
Fichez-moi la paix! (A Octavie.) Je vais passer dans 
le salon. Toi, tu vas me faire le plaisir de recevoir 
M. Félix. 

OCTAVIE 
Bien. 

TOTO 

Moi aussi, j'irai dans le salon! Moi aussi, j'irai 
dans le salon ! 

TROU 
Tu l'expédieras en cinq secs... 

TOTO 

Je veux y aller, avec papa ! Je veux y aller, avec 
papa! 

10. 



414 MONSIEUR FÉLIX 

TROU 

... et tu lui feras comprendre... 

TOTO 

Je veux y aller tout de suite! Je veux y aller à 
l'instant même! 

TROU 

Veux-tu te taire, tonnerre de Dieu! (A Oclavïe.) 
... tu lui feras comprendre que ses visites commen- 
cent à devenir trop fréquentes. Et puis, tu sais, 
inutile de prendre des gants; on ne se gêne pas 
avec les muffles. 

OCTAVIE 
Et s'il me demande où tu es? 

TROU 
Tu diras que tu n'en sais rien. 

TOTO 
Quand est-ce qu'on va y aller, dis, papa, dans le 
salon? 

TROU 

Mon Dieu! que cet enfant m'agace! (A Toto.) 
Tiens, file! (Sortant, précédé de Toto. par une porte 
dérobée. Cinq visites!... Cinq!... Cinq... en cinq 



MONSIEUR FLiLIX IIS 

jours!... J'ai vu des gens avoir du culot, ruais pas 
dans ces proportions-là! 

Exit. 

Octavie reste seule. 

OC TAV1E 

Faites entrer, victoire. 

Disparition de la bonne. 
Un temps; puis : 

SCÈNE II 

M. FÉLÏX, surgissant dans le cadre de la porte ouverte 
— Madame, Monsieur!... [Ils incline jusqu'à terre.) 
J'étais de passage dans le quartier; je n'ai pu ré- 
sister au désir de monter prendre de vos nouvelles... 

OCTAVIE 

Ce n'est pas la peine; il n'y est pas. (Les bras 
écartés.) Mon Félix ! 

FÉLIX 



Mon Octavie 1 



Mon amour! 



OCTAVIE 
FÉLIX 



Ma bien-aimée! 

Ils s'embrassent éperdument, 



116 MONSIEUR FÉLIX 

SCÈNE III 

Le salon, lugubre et glacial, où s'est réfugié M. Trou. Une bougie 
brûle à ras de bobèche à l'une des appliques du piano, jetant 
plus d'ombre que de lumière. Les meubles sont revêtus de 
housses. La trappe de la cheminée, levée, révèle un àtre vierge 
de souillures, pareil, dans son cadre de cuivre, à la scène d'un 
petit théâtre dont on aurait enlevé les décors. Une pluie abon- 
dante fouette les vitres. 

TROU, assis sur le canapé 
Ah ! çà, il ne va pas foutre le camp! 

TOTO 
J'ai froid. 

TROU 

i 
Personne ne t'en empêche. 

TOTO 

Ah!... Et toi, dis, papa, t'as chaud? 

TROC 

A croire que je suis au bain de vapeur!... C'est 
au point que si ça continue, je vais attraper une 
congestion, (lise lève, va au piano et y allume une 
cigarette.) A vrai dire, ce M. Félix, qui est déjà le 
dernier des goujats, serait aussi le dernier des cré- 



MONSIEUR FÉLIX 117 

tins si ma femme c'était encore plus bête que lui. 
Mais la stupidité d'Octavie est sans bornes et sa 
niaiserie défie toute comparaison. Quelle oie! Dix 
/teures sonnent à une église lointaine.) Quand on 
pense que, depuis une heure, elle subit la conver- 
sation de ce Jocrisse, de ce niais, de cet imbécile, 
et qu'elle n'a pas encore trouvé le moyen de se 
débarrasser de lui!... Croyez-vous qu'elle en a une 
couche! 

Il hausse les épaules et ricane, apitoyé et plein de mépris. 
TOTO 

Je m'embête. 

TROU 

Tu en as le droit. 

TOTO 
Àh!... Et toi, papa, tu t'amuses? 

TROU 
Comme une petite folle, tout bonnement. (77 éter- 
nue.) Un bouffon manquait à cette fête. Serviteur 
au rhume de cerveau! Ah! on pourra dire ce qu'on 
voudra et philosopher à perle de vue : on ne fera 
jamais que la femme ne soit la subalterne de 
l'homme ! lîace inférieure! Tas de bonnes à rien! 



US MONSIEUR FÉLIX 

Je vous demande un peu s'il y a du bon sens à se 
laisser canuler une heure par un idiot, quand il 
it si simple de lui dire : <( Je serai franche; 
vous nous rasez. Monsieur Félix. Restez chez vous 
et fichez-nous la paix. » Enfin, voyons'?... (// éter- 
nue.) Ça y est! c'est le coryza lui-même! [S' empor- 
tant bruyamment.) Oh! mais non, en voilà assez I 
J'en ai plein le dos. à la fin! — Écoute voir un peu, 
Toto. Tuto s'approche.) Ote tes souliers. 

TOTO 

Faut que j'ôte mes souliers? 

TROU 

Oui. 

TOTO 
Pourquoi? 

TROU 
Ote tes souliers, que je te dis. Toto enlève ses sou- 
liers.] Bon. Maintenant, fais bien attention. Tu vas 
aller sur la pointe du pied écouter à travers la porte 
ce que disent M. Félix et ta maman, et tu viendras 
me le rapporter. 

TOTO 
J'aurai deux sous? 



MONSIEUR FÉLIX 119 

TROU 

Oui, t'auras deux sous. 

TOT.O 
Chic!... J'y vais! 

Il sort sans bruit. 

Long temps. 

Trou, qui s'impatiente, exécute, par les diagonales du salon, 
une promonade de lion en cage. Au dehors, la pluie re- 
double. L'horloge de l'église voisine sonne le quart après 
dix heures. 

Enfin, réapparition du jeune Toto. 

TROU 

Ah! te voilà enfin... Eh bien? 

TOTO, mystérieux 

Tu ne sais pas? Y a M. Félix qui veut faire caca 
par terre. 

TROU, ahuri 

Comment, faire caca par terre! 

TOTO 
Oui!... J'ai écouté à la porte et j'ai très bien en- 
tendu. Il disait comme ça à maman qu'il allait re- 
tirer sa culotte. — Faut croire comme ça qu'il a 
envie ! 



LA CINQUANTAINE 



il 



LA CINQUANTAINE 



Rue de la Chapelle. Une cour au fond d'un cube haut de six étages 
dont les innombrables fenêtres sont pavoisées de linges et do 
langes. Presque à ras du sol, une croisée ouverte en carré révèle 
la loge du concierge et la silhouette de celui-ci, penché sur des 
bottes, qu'il retape. A angle droit avec la loge, une porte nume- 
100. 

Un couple de miséreux s'apprête à chanter. 

L'homme (soixante ans, barbe en broussaille couleur de cendre, 
les doigts de pied vaguement devinés par 1 a-jour de chaussures 
ouvertes en jeu de tonneau), tend, puis éprouve d'un doigt expert, 
les cordes de sa guitare. 

Sa femme (aucun âge présumable : quarante ans ou soixante-cinq; 
la poitrine comme une ardoise, emprisonnée en un désolant 
jersey qu'achèvent des basques en créneaux), interroge de son 
regard résigné le vide béant et noir des fenêtres. 

L'HOMME 

Ayez pitié, Messieurs et Dames, de pauv' z'ouver- 
riers sans travail, affligés d'une nombreuse famille 



12 i LA CINQUANTAINE 

et qui en sont réduits à demander leur pain à la 
charité publique. Messieurs et Dames, nous avons 
neuf enfants au berceau, sans compter not* pro- 
priétaire... 

LA FEMME, bas 

Comment, not' propriétaire? 

L'HOMME, même jeu 

Ta gueule. Je sais qu'est-ce que je dis. 

LA F E 31 M E . même jeu 
T'es saoul. 

L'HOMME , même jeu 

Ta gueule, que je te dis!... C'est bon!... {Haut ... 
sans compter nof propriétaire qui menace de nous 
mettre à la porte. Vous voyez, Mesdames et Mes- 
sieurs (// attache sur la femme le regard chargé de 
haine d'un homme injustement outragé et que les 
circonstances mettent dans V impossibilité de venger 
son honneur flétri), comme la situation est digne 
d'intérêt... C'est à en pleurer! 

LA FEMME 

A chaudes larmes! 



LA CINQUANTAINE 125 

L'HOMME 

C'est pourquoi nous allons chanter^» 

LA FEMME 
... La Cinquantaine... 

L'HOMME 
... Romance... 

LA FEMME 

... En vers... 

L'HOMME 

... Paroles de Victor Hugo... 

LA FEMME 

... Musique de Richard Wagner! 

Ils accordent leurs instruments. 

L'HOMME, les doigts à la guitare 
Sol! Sol! Sol! (à part, haussant les épaules)]... 
Saoul!... 

LA FEMME, les doigts à la mandoline 

Doi Do! Do!... {à part). Mon propriétaire! 
TOUS DEUX, ensemble 

Mi, sol, do! Mi, sol, do! Do! Do! 

L'HOMME 

Premier couplet! 

11. 



126 LA CINQUANTAINE 

LA FEMME 

Voici venue enfin cette semaine, 
Fête du cœur comme du souvenir, 
Qui voit ici fleurir la cinquantaine 
D'une union que rien n'a pu flétrir. 

L'HOMME 

Hélas! le temps fuit avec les années!... 

Mais si l'hiver poudre nos cheveux blancs, 

Baisons pourtant nos lèvres embaumées!... 

Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans. 

ENSEMBLE 

Viens ma chérie, 
(L'instant charmant!) 
Dans la prairie 
Courir gaîment. 
Viens, ah! viens vite! 
L'air parfumé, 
Tout nous invite 
A nous aimer. 

Ritournelle sur la guitare et la mandoline, au cours de 
laquelle les deux mendiants, impassibles, échangent, sans 
se regarder, le colloque suivant. 

L'HOMME, bas 

Vrai alors, t'en as du culot, d'oser dire que j'ai 
le nez sale. 

LA FEMME, bas 

Bien sûr. t'as le nez sale. 



LA CINQUANTAINE 127 

L'HOMME, bas 

J'ai le nez sale? 

LA FEMME, bas 
Oui, t'as le nez sale. 

L'HOMME, bas 
Ah! j'ai le nez sale! Espère un peu qu'on soye 
chez nous, je t' ferai voir, moi, si j'ai le nez sale. 
— Proparienne ! 

LA FEMME, bas 
... Gros dégoûtant. 

L'HOMME, bas m 

... Avec ma main sur la figure... 
LA FEMME, bas 

Je t'emmène à la campagne. 

L'HOMME, bas 

... Et mon pied dans le derrière. 

LA FEMME, bas 

Cause toujours, tu m'intéresses. 

L'HOMME, bas 

Volaille ! 

LA FEMME, bas 
Turbot! 



!8 


LA CINQUANTAINE 




L'HOMME, bas 


Panier! 






LA FEMME, bas 


Ragoût ! 





L'HOMME, bas 

C'est bon! Ta gueule!... {Haut.) Do, mi. sol, do! 

LA FEMME 

Sol! Sol! Sol! 

L'HOMME 
Mi, sol. do. mi! 

LA FEMME 
Mi. mi. mi! (Bas.) Gueule d'empeigne. 
L'HOMME, bas 

Figure de porc frais! (Haut.) Deuxième couplet! 

LA FEMME 

En vain les ans fuyant à tire d'ailes 
Sur nos baisers luirent cinquante fois, 
Le même feu qui darde en mes prunelles 
Garde à mon front ses pudeurs d'autrefois. 

L'HOMME 

Viens donc encore, étrange magicienne, 

Griser mon œil de tes charmes troublants, 

En rougissant, mets ta main dans la mienne... 

Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans! 



LA CINQUANTAINE 120 

ENSEMBLE 

Viens, ma sirène, 
Comme autrefois, 
Courir, ma reine, 
Au fond des bois. 
Viens, de ma vie 
Astre pâmé! 
Tout nous convie 
A nous aimer. 

Ritournelle sur la gui lare et reprise du jeu de scène déjà vu. 
L'HOMME, bas 

Et le plus chouette, c'est que c'est elle qu'est 
saoule, justement. 

LA FEMME, bas 

Moi ? Eh bien t'en as une santé ! 

L'HOMME, bas 

Tu parles, si faut que j'en ave une, pour rester de 
là, collé depuis pus de vingt berges avec une vieille 
peau pareille. 

LA FEMME, bas 

Ma peau vaut bien la tienne, casserole! 

L'HOMME, bas 

Comment que t'as dit? 



430 LA CINQUANTAINE 

LA FEMME, bas 

Casserole. 

L'HOMME, bas 
Répète-le un petit peu. Je te refile un marron 
par le blair, tu verras si c'est de l'eau de savon. 
LA FEMME, bas 

Casserole! Casserole! 

L'HOMME, bas 
Tu crânes à cause qu'on est dans la bonne société. 
Espère un peu; on n'y sera pas toujours. C'est mal- 
heureux, ça. aussi, de se faire moucher par une 
pouffiasse qui vous achète devant le monde et qui 
dit comme ça qu'on est saoul. 
LA FEMME, bas 
Ferme ta malle! On voit Gouffé. 

L'HOMME, bas 
Zut! 

LA FEMME, bas 
Va donc, eh paquet ! 

L'HOMME, bas 
Poison ! 

LA FEMME, bas 

Plein de puces ! -» 



L A C I N Q U A X T A I X E 131 

L'HOMME, bas 

Tète à poux ! 

La femme tente de placer un met; mais, lui, a déjà pris les 
devants; il en a placé un, de mot! un seul, dont la con- 
cision éloquente a coupé court à toute espèce de discussion. 

Sur quoi : 

L'HOMME, les doigts remués sur la guitare dont le bois creux 
résonne en plaintes sentimentales : 

Sol, mi, do!... Do! Do! 

LA FEMME 

Do, mi, sol! Sol! Sol!... Troisième couplet? 

Elle chante : 

Toc, toc! Qui frappe à cette heure à la porte? 
Ciel! c'est la mort! 

L'HOMME 

Jeanne, ne tremble pas. 
La mort n'est rien, si notre amour plus forte, 
Survit encore au plus prochain trépas. 

LA FEMME 

Dans le cercueil, où nos cendres glacées 
Sommeilleront en l'horreur des néants, 

L' H M M E 

Pour nous chérir au bout de mille années, 
Nos cœurs, ma Jeanne, auront encor vingt ans! 



132 LA CINQUANTAINE 

ENSEMBLE 
Refrain 

Viens sous la nue! 
Entends vraiment 
La voix émue 
De ton amant. 
L'instant suprême 
Prêt à sonner 
Veut que Ton s'aime!... 
Viens nous aimer. 

L'HOMME 

Crève donc tout de suite, eh! citrouille! 

LA FEMME 

Sac à vin ! 

L'HOMME, bas 

Planche à repasser ! Non , mais regardez-moi 
un peu ça. Mince d'épaisseur ! (S' accordant) : Eo. 
mi ; sol: do, mi, sol. (Bas.) Sole, Sole. 

LA FEMME, fuiicue 

Mi. sol, do; mi. Bol, do. (Bas.] Dosl dos! 
ENSEMBLE 

Do, mi, sol do! Do, mi. sol, do! 



L'EXTRA-LUCIDE 



12 



L'EXTRA-LUCIDE 



A Emile Benoit. 

Le cabinet de consultations de M me Prudence, somnambule. 

Ameublement d'un rococo à tirer les larmes des yeux. Sièges de 
velours sang-de-bœuf passé, aux dossiers d'acajou hérissés de 
têtes de sphinx. Sur la cheminée, une pendule Empire, dont le 
cadran d'acier bruni marque l'heure, entre quatre colonnettes 
d'albâtre, qui ont l'air de vouloir le mener au poteau d'exécu- 
tion. Sur la commode, de chaque côté d'un petit coffret capara- 
çonné de coquillages, deux hauts bouquets de calicot s'épa- 
nouissent en des vases de porcelaine cerclés d'or. Au mur, des 
diplômes encadrés. 

Près de la fenêtre, que masquent d'épaisses mousselines, M me Pru- 
dence dort du sommeil magnétiquo, au sein d'un fauteuil Vol- 
taire. Ses mains potelées de matrone bien portante reposent sur 
ses vastes cuisses. Elle a les pieds sur une chaufferette. 

SCÈNE PREMIÈRE ET UNIQUE 

M. LE DAIM 
que vient d'introduire une bonne au service de M me Prudence 

C'est ici le sanctuaire!... (Il ôte son chapeau.) 
Certes, je ne suis pas poltron; ça ne fait rien : 



136 L'EXTRA-LUCIDE 

Je ne sais quelle émotion étrange... Allons, pas 
d'enfantillages! Soyons homme, tonnerre de bleu ! 
approche de M me Prudence.) Madame! Madame! 
M me PRUDENCE, endormie 
Qui m'appelle? 

M. LEDAIM 

Madame, c'est pour avoir une consultation. 

M 3e PRUDENCE 
Une consultation? 

M. LEDAIM 

Oui, Madame. 

M me PRUDENCE, d'une voix profonde. 
Oh!... que je suis donc fatiguée!... 

M. LEDAIM, révolutionné. 

Cette voix!!! (Haut.) Un peu de courage, Ma- 
dame ; nous en avons pour une minute. 

Un temps. 

M m0 Prudence soupire. 

M. LEDAIM 

Vous m'entendez? 

M me PRUDENCE 
Oui... je vous entends. 
Nouveau silence, puis : 



l'extra-lucide 137 

M ne PRUDENCE, d'une roix caverneuse 

Tournez-voua à «Iroite. 

M Ledaim, un peu étonné, obéit. 

M ffie P RUD EN CE, d'une voix sépulcrale 

Sur ki commode... 

M. LEDAIM, de plus en plus surpris 

Sur la commode? 

M me PRUDENCE 

Oui... Voyez-vous un petit coffret?... 

M. LEDAIM 

Un coffret de coquilles? Parfaitement. 

M me PRUDENCE 

Ouvrez-le. 

M. Ledaim, pâle d'émotion, lève le couvercle du petit 
coffret. 

M*' PRUDENCE, d'une voix véritablement surnaturelle 

Mettez-y vingt francs. 

M. LEDAIM 

Ah! pardon! (A part :) Non, mais c'est cette 
\'»ix! c'est cette voix!... Ah! nous vivons dans Tin- 
connu ! La nature détient des secrets que notre 

12. 



438 L EXTRA-LUCIDE 

pauvre espèce humaine tenterait en vain d'appro- 
fondir! 

Il dépose vingt francs dans le coffret. 

M me PRUDENCE 

... Approchez-vous... [M. Ledaim s approche.) Pre- 
nez-moi la main... (M. Ledaim lui prend la main.) 
Questionnez. 

M. LEDAIM 

— Mon Dieu, Madame, c'est bien simple. Je re- 
venais de mon bureau; il était six heures et demie. 
Au moment de me mettre à table, ma femme, qui 
tournait un roux dans la cuisine, me cria : c Sur- 
veille donc mon roux, qu'il ne brûle pas. Je des- 
cends acheter des oignons, > Elle me passa la 
cuiller à pot, s'en alla... et ne reparut plus. Y a de 
ça huit jours! (77 lève les bras au ciel.) Huit jours, 
Seigneur!... Et ne pas seulement savoir si elle est 
morte ou vivante! Avec ça, elle était sortie sans 
chapeau; le froid de la rue l'aura saisie. Pour moi, 
elle est à l'hôpital avec une fluxion de poitrine... 
Enfin, voilà, je voudrais bien être fixé, savoir un 
peu à quoi m'en tenir... 



l'extra-lucide i.30 

M œ8 PRUDENCE 
Pourriez-vous me confier... un objet... ayant ap- 
partenu... à cette personne? 

M. LEDA1M 
J'ai apporté ça. 

Il tire de son portefeuille un de ces petits peignes de poche 
dont se servent les femmes pour se lisser les tempes, 
rétablir sur leurs fronts le bel arrangement de louis 
frisettes, et il le livre à M m * Prudence qui y laisse errer ses 
doigts. 

Deux minutes s'écoulent. Grand silence. On entend distinc- 
tement battre le cœur de M. Ledaim. 

M mo PRUDENCE 

... Je suis (atiuuce... Je vois mal... Aidez-moi. 

M. LEDAIM 

Comment faut-il faire ? 

M™ PRUDENCE 

... Condensez votre volonté... Amenez-en sur moi 
tout l'effort... 

M. Ledaim condense sa volonté. Il pince les lèvres. Sur ses 
yeux en boules de jardin, ses sourcils s'abaissent pesam- 
ment, comme des devantures de boutiques. Son visage 
tendu et dur évoque le masque d'une personne atteinte de 
constipation, qui se consume en efforts stériles. 

M me PRUDENCE 

Ordonnez-moi de voir. 



140 l'extra-lucide 

M. LE DAIM 

Je vous l'ordonne! 

M m; PRUDENCE 

Dites : « Voyez ! » 

M. LEDAIM 

Voyez!!! 

M me PRUDENCE 

... Bien... Assez... Éprouvant du bout de son 

index, d'un délicat toucher d'aveugle, chacune des 
dents du petit peigne:) ... Je vois... C'est un petit 
démêloir... 

M. LEDAIM. émerveillé 

En effet! 

M m4 PRUDENCE 

... Il a servi à une femme... 

M. LEDAIM, confondu 

C'est exact! (A part.) Elle est extraordinaire; il 
n'y a pas à dire. (Haut.) Cette femme, la voyez- 
vous? 

M w PRUDENCE 

... Oui... (Un temps.) Elle est au lit. 



l'extpa-lucide 1 il 





M. LEDA1M 


ku lit? 






M- PRUDENCE 


Au lit. 





M. LEDAIM, qui défaille d'anxiété^ 
une fluxion de poitrine? 

M mc PRUDENCE 

Non; avec un homme qui la pelote. 

M. LEDAIM, éclatant comme un siphon d'eau de seltz 

Ça y est!... J'aurais dû m'en douter! Ah! sang du 
Christ ! ventre du pape ! faut-il que les femmes 
soient canailles et que les hommes soient idiots!... 
Et quand on pense que depuis huit jours je passe 
ma vie à la Morgue!... 

L'indignation le prend à la gorge. Il défait le nœud de sa 
cravate, cntre-bàille le col de sa chemise. Nouveau silence. 
Au souffle haletant de M. Ledaim, se mêle la respiration 
régulière de*M me Prudence endormie. 

Enfin : 

M. LEDAIM 

en proie à une violente émotion, mais qui s'efforce d'être calme 

Et cet homme, vous le voyez aussi? 

M"* Prudence reste muette. 



Ii2 l'extra-lucide 

M. LEDAIM 

Répondez! 

M me PRUDENCE 

... Oui..., non... Je ne sais pas... 

M. LEDAIM, d'un ton de commandement 
Voyez-le ! 

Il recondense sa volonté et accable M me Prudence d'un geste 
à la Balsamo. 

M me PRUDENCE 

Assez!... Ah! assez!... je vous en prie!... Vous 
allez me faire avoir une attaque de nerfs.. . 

M. LEDAIM, impitoyable 

Je vous ordonne de voir cet homme! Je veux que 
vous le voyiez ! 

M me PRUDENCE, dominée 
... Je le vois. 

M. LEDAIM 

Ah! — Veuillez me le dépeindre, en ce cas. 

M"" PRUDENCE 

... C'est un homme... entre deux âges. 

M. LEDAIM, très attentif 
Entre deux âges. Parfaitement 



l'extra- LUC IDE 1 i3 

M ■■• PRUDENCE 
... Visage... ovale. 

M. LEDAIM 

Bon. 

M- PRUDENCE 

... Menton rond...; nez... ordinaire...; bouche... 
moyenne...; yeux... quelconques... 

M. LEDAIM, après avoir longuement rêvé 

J'interroge en vain mes souvenirs; je ne vois 
personne dans mes relations qui réponde à ce signa- 
lement. Il est un peu vague, d'ailleurs. Ne pour- 
riez-vous le compléter, par quelques détails plus 
précis? 

M-° PRUDENCE 

... Je puis vous dire... le nom... de l'homme... 

M. LEDAIM, qui bondit 

Son nom?... Vous pouvez me dire son nom? 

M me PRUDENCE 

... Oui... 

M. LEDAIM 

Et cela n'est pas encore fait! ! ! 



144 l'extra-lucide 



M me PRUDENCE 



... C'est que... je suis si lasse!... si lasse!... Il fau- 



drait... redonner... vingt francs. 



M. LE DAIM 

Je ne regarde pas à l'argent lorsque mon honneur 
est en jeu. — Voici un louis. — Le nom de cet 
homme? 

M m8 PRUDENCE 
enfouissant les vingt francs en les profondeurs de sa poche 

Merci! [Un temps.) Il s'appelle Joseph. 



LE PRINCIPAL TEMOIN 



13 



LE PRINCIPAL TÉMOIN 

TRAGÉDIE EN VERS MÊLÉE DE PROSE 



A Charles Friedlander. 
Une clairière dans la forêt de Saint-Germain. 
Comme horizon : une ceinture d'immobiles futaies qu'a dorée» 

1 automne de tons de rouille. 
Comme plafond : un lourd ciel pommelé où rampent des chaos de 

montagnes aux crêtes argentées de blanc pur 
A une centaine de pas l'un de l'autre, affectant de ne se pas voir 
eux messieurs aux visages graves arpentent fiévreusement le' 
n. Us sont vêtus de noir des pieds à la tête, et, des collets 
s de leurs redingotes, ils dissimulent leurs faux-cols dont 
a blancheur risquerait de s'offrir comme une cible au visé de 
l adversaire. 
A égale di.ta.ee de chacun d'eux : le groupe' des témoins. Le 
*«** -I" combat- un grand monsieur à longue barbe, de 
q<" l« .Mouvements de tclc balancent la colonne lumineuse d'un 
"*•*■* «*»P«« <e «oie - bourre méthodiquement un 
P»t«let en tenant à ses assesseurs des discours fort intéressants 



148 LE PRINCIPAL TÉMOIN 

sans doute, mais qui s'évaporent dans le vent et dont les deux 
adversaires tâcheraient en vain de pénétrer le sens. 

LE COMBATTANT GREN'OUILLOT, qui cause tout seul, 
en attendant le moment de passer à de plus périlleux exercices. 

Le ciel d'octobre est gris et la forêt est rousse; 
L'automne se repaît de décès. — J'ai la frousse : 
Et l'angoisse en sueur glace mon front. 
Un temps. 

Pourquoi 
Diable, ai-je été cocufier cet iroquoi? 
S'il m'allait de son plomb lancé d'une main sûre... 
Dieux Immortels, veillez! 

Lyrique : 

Et quant à toi, Luxure, 
Fruit de l'arbre du mal au jardin de Satan, 
Sois maudite ! Ote-toi de mon chemin! Va-t'en! 
Ecole du pèche qui nous as pour élèves, 
Toi qui nous mets au cœur le fiel, aux mains les glaives; 
Toi qui plombes les teints et cernes les yeux creux 
Et qui fait s'éplumer les pauvres coqs entre eux, 
Fuis, te dis-je ! Hâte-toi vers un autre rivage ! 
De mon cœur, où la peur exerce son ravage, 
Fous le camp! 

Longue et mélancolique rêverie. 



LE PRINCIPAL TÉMOIN 149 

Échanger six balles!... A vingt pas!!! 

Brusque agacement. 
Ah ! ça, ce principal témoin n'en finit pas ! 

Et le fait est qu'il n'en finit pas, ce témoin. Terriblement 
lent au gré du combattant Grenouillot, lequel, les nerfs 
sous pression, donnerait gros pour que l'honneur fût 
enfin proclamé satisfait, il s'obstine, depuis dix minutes, 
à bourrer, d'une même baguette, le canon d'un même 
pistolet. Pourquoi ? On n'en sait rien. 

LE COMBATTANT GRENOUILLOT 

C'est exaspérant ! 

Un temps. 
Continuation du jeu de scène du principal témoin. 
Soudain : 

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, en proie 

au déchaînement des tardifs repentirs : 

Non, mais quel besoin avais-je 
De goûter ce bonbon au goudron de Norvège? 
Ce noir pruneau? ce sec hareng-saur dont la peau 
Flasque, se ride et tremble au vent comme un dra- 

[peau?...] 
Quoi ! j'ai pu, de ce monstre enjuponné qu'adorne 
Le semblant d'à-peu-près d'un vague fessier morne 
Et de qui le corset fermé sur des manquants 
Évoque les murs nus des logements vacants, 

13. 



150 LE PRINCIPAL TÉMOIN 

Envolupter les yeux énormes de dorade?... 
Hélas, oui!... C'était la femme d'un camarade; 
Par conséquent l'attrait d'un plaisir interdit... 

L'homme n'est qu'un fourneau; c'est Pascal qui l'a dit. 
Né pour suivre tout droit et simplement la file 
Des matins et des soirs que la Parque lui file, 
En cueillant au hasard de la main les fruits mûrs 
Dont l'été fait danser les ombres sur les murs, 
Il lui faut le fumet des voluptés fraudées 
Et des lapins tirés sur les chasses gardées î... 

Il hausse l'épaule, écœuré à l'envisagé de la perversité 
. humaine. 

Cependant, à vingt pas de là, le principal témoin bourre 
toujours son même pistolet, en sorte que c'est vraiment à 
en devenir enragé. De temps en temps seulement, le 
poing droit immobilisé sur le canon de l'arme où la ba- 
guette demeure plongée, il interrompt l'allée et venue 
automatique de sa dextre pour questionner les autres 
témoins, tournant tour à tour vers chacun de ces mes- 
sieurs son visage ruisselant du désir de convaincre; puis, 
visiblement satisfait d'avoir en effet convaincu, il reprend 
le cours de son petit exercice. 

LE COMBATTANT GRENOUILLOT, les dents serrées 
sur des fureurs qui se contiennent : 

Paquet!... 

Nouveau temps. 
Le principal témoin continue à bourrer son arme. 



LE PRINCIPAL TÉMOIN 451 

LE COM B AT T A NT G RE N OU I LLOT, qui reprend le fil 
de son discours. 

Et ça finit toujours, bien entendu, 

Par le retour fâcheux autant qu'inattendu 

Ou mari, qu'on croyait bien loin. Sur quoi, la turne 

Conjugale s'emplit de vacarme nocturne : 

Cris de moutard à l'eau froide débarbouillé ; 

Coups, qui ne partent pas, d'un revolver rouillé; 

L<' plafond qui s'effrite en débris de coquille 

Sur le satin piqué du couvre-pied jonquille; 

Et le sursaut des murs sous des coups de bélier! 

Et la vieille qui gueule : «r Au feu! » dans l'escalier! 

Enfin, tout le scandale affreux de l'adultère 

Grondant comme le flanc tourmenté d'un cratère!... 

Puis, c'est le châtiment, malfaiteur embusqué 

Derrière l'aléa d'un pistolet braqué; 

Les coups de feu sonnant dans l'air comme des claques; 

L'herbe verte, soudain rougeoyante de laques... 

11 soupire. 
Ah ! j'ai regret d'avoir fait cet homme cocu. 

Brusquement. 
Si je pouvais donner de mon pied dans le cul 
Au principal témoin, j'y prendrais, Dieu me damne, 
Plus de plaisir qu'à la lecture de Peau-d'Anel 



452 LE PRINCIPAL TÉMOÎN 

Certes, j'en ai connu pour avoir du culot; 

Ça ne fait rien; je veux repousser du goulot 

Au point d'en ébranler les gens sur leurs rotules, 

Et prétends que mon nez se couvre de pustules, 

Si j'ai jamais rien vu pour être comparé 

Au démontant toupet de ce fils de curéî 

Oui, je le hurle en le clairon d'un vers ternaire : 

Ce client-là n'est, nom de Dieu, pas ordinaire ! 

Il en a plein le dos, ce garçon; et, à vrai dire, il y a de 
quoi. Soudain, la patience lui échappe; une colère s'em- 
pare de lui, et aussi l'impérieux besoin de tenir la clef 
du mystère. 11 s'avance à pas de loup vers le groupe des 
témoins, incline le buste, la main au pavillon de l'oreille, 
et demeure figé comme de la gelée de veau, à entendre 
s'exprimer dans les termes suivants : 

LE PRINCIPAL TÉMOIN, qui, commis-voyageur en vin, 
ne laisse perdre aucune occasion de placer sa marchandise. 

C'est un petit bordeaux excellent, naturel, — çà, 
je vous en réponds ! — et qui deviendra supérieur 
avec quelques années de bouteille. Je vous le 
laisserais à deux cent quinze francs, tout rendu, 
et c'est bien parce que c'est vous, car à ce prix 
là, je ne gagne pas cent sous de commission. 



UNE ÉVASION DE LATUDE 



UNE EVASION DE LATUDE 



Le théâtre représente l'intérieur d'un cachot. Face au public, une 
porte percée d'un guichet. A gauche, une lucarne grillée, aux 
barreaux découpés en croix de saint André sur le clair azur du 
dehors. A droite, une couchette composée en tout et pour tout 
d'un matelas et d'un traversin. 

Au lever du rideau, la scène est vide. Soudain, trémolo à l'orches- 
tre. Coups sourds dans le sol. Une dalle se soulève, et l'on voit 
apparaître le visage inculte et la tignasse ébouriffée de l'infor- 
tuné Latude. 

SCÈNE PREMIÈRE 

LATUDE 

Personne? 

Il jette un coup d'oeil autour de lui. 
Personne ! 

Il se bisse sur les poignets et pénètre dans la eellule. 



156 ONE ÉVASION DE LATUDE 

Je suis Laté, j'ai trente-cinq ans de captivitude. 
(Iî se reprend.) Heu... Je suis Latude, veux-je dire; 
j'ai trente-cinq ans de viticapté ; heu... de tivé- 
capti; pardon !... Flûte, je ne trouve plus mes mots. 
C'est le manque d'oxygène. Saleté de Pompadour 
qui me laisse pourrir sur la paille humide des 
cachots! Si jamais... Mais patience! patience! 
l'heure est proche ! 

Solennel : 

Voici la cellule où le vidame de Proutrépéto, vic- 
time comme moi des haines de la favorite, gémit 
durant tant d'années ; et voici le lit où ce digne vieil- 
lard rendit, hier, le dernier soupir. 
Il soulève sa casquette. 

Salut, demeure chaste et Dure ! — Cristi, que ça 
sent le renfermé. 

Il va à la lucarne, qu'il ouvre; puis revient à Tavant-scène. 

Or, M. de Proutrépéto ayant dévissé son billard, 
l'administration a conçu le dessein de faire carder 
son matelas. Ceci m'a donné une idée. J'ai enlevé 
une partie de la laine, je l'ai fait disparaître de la 
façon suivante (77 indique qu'il l'a boulottée.) et à 
cette heure, je vais prendre sa place. Une fois dans 
le matelas, qu'est-ce que je fais? Je ramène la toile 



UNE ÉVASION DE LATUDE 157 

sur moi et je la recouds à l'intérieur. Arrivent les 
cardeurs qui n'y voient que du feu et me descendent 
ingénument devant la porte de la prison. C'est très 
bien. Je tire mon couteau, je crève la toile au ma- 
telas, je crève la paillasse aux cardeurs, après quoi, 
à nous l'oxygène ! C'est extrêmement ingénieux. 

— Mais, me direz-vous, mon ami, tu t'es donc 
procuré du fil, une aiguille et un couteau? 

Chut!... 

Mystérieux : 

J'ai improvisé moi-même ces divers objets mobi- 
liers. Le couteau, je l'ai fabriqué avec un manche 
de côtelette; l'aiguille, avec une arête de merlan ; 
et le fil... — Devinez un peu? Non, devinez un peu, 
pourvoir? — ... Avec du bœuf!!! Tous les jours, 
depuis trente-cinq ans, je prenais sur ma portion 
un petit filament de gîte à la noix que je dissimulais 
avec soin dans le creux de ma main, et qui venait 
s'ajouter à la masse. Résultat : ceci (// tire de sa 
poche une pelote de couleur brune.)... c'est-à-dire la 
liberté!! Ah! l'ingéniosité des prisonniers défie 
toute comparaison ! — Avec tout ça, je bavarde, 
moi. Quelle heure est-il ? {Il regarde par la lucarne). 
Il est précisément, au soleil, onze heures quarante- 

14 



158 UNE ÉVASION DE LATUDE 

quatre minutes ; dans un quart d'heure, mes deux 
gaillards seront ici. Deux cardeurs de matelas et un 
quart d'heure d'horloge, ça fait trois quarts d'heure ; 
j'ai le temps. 

11 va au matelas et l'éventre. 

Suffoqué : 

Crebleu ! quelle poussière ! Pourvu que je n'aille 
pas éternuer ! 

Il plonge, les pieds en avant, dans le matelas, qu'il referme 
et recoud sur lui, conformément à son petit programme. 
Un temps. Au dehors, l'horloge de la prison sonne les 
douze coups de midi. Re-tremolo à l'orchestre. Grince- 
ment de clef dans la serrure. 
La porte s'ouvre. Apparition des deux cardeurs de matelas. 

SCÈNE II 

LES CARDEURS, LATUDE CACHÉ 
PREMIER CARDEUR 

Voici l'objet. A nous, camarade! et du nerf! {Le 
jour s'assombrit. Grondements d'orage qui se prépare.) 
Diable ! le temps se gâte. 

DEUXIÈME CARDEUR 

Oui, camarade, nous allons avoir de l'orage. Le 
pauvre cardeur de matelas est exposé plus que tout 
autre aux intempéries des saisons. 



UNE ÉVASION DE LATUDE 459 

PREMIER CARDEUR 

Tu dis vrai, mais assez causé. Tu feras de la phi- 
losophie un autre jour. Allume! Allume! 

DEUXIÈME CARDEUR 

Espère un peu. 

Les deux hommes s'approchent du matelas où est enseveli 

Latude, et ils en soulèvent les coins. 
Nouveau nuage de pou> 

DEUXIÈME C A R DE U R , toussant à fendre l'àme 

I ȕe ! 

PREMIER CARDEUR, môme jeu 

Eh là! Eh là! Voilà un sacré nid à vermine qui 
ne pèche pas par excès d'humidité. S'il y pousse des 
champignons, je consens à cesser de boire. 

DEUXIÈME CARDEUR 

J'ai la langue aussi rêche qu'une râpe à fromage, 
rien que d'avoir ouvert la bouche. 

PREMIER CARDEUR 

La peste Boit de ta» langue, éternel bavard ! Au 
lien de l'attarder à des sottises, que ne vas-tu plutôt 
nous quérir deux bons gourdins de chèncou d'érable 



160 UNE ÉVASION DE LATUDE 

dont nous rosserons ce matelas tant et si bien qu'il 
ne gardera pas plus de poussière que tu n'as, toi, 
gardé de jugeotte? 

DEUXIÈME CARDEUR 

Belle idée ! 

PREMIER CARDEUR, égayé 
Eh! eh! que t'en semble? 

DEUXIÈME CARDEUR 

Oui, l'invention est lumineuse. J'ai justement, 
depuis l'an dernier, une belle gaule à abattre les 
noix, qui fera tout à fait l'affaire. Espère un peu; je 
ne fais qu'aller et revenir; le temps de donner un 
coup de scie et de faire d'une seule perche deux tri- 
ques. Je suis à toi dans la minute. 

II sort. 
Derrière le dos du premier cardeur, le matelas donne des 
signes manifestes d'inquiétude. 

Un temps. 
Rentrée du deuxième cardeur armé de deux énormes rotins. 

DEUXIÈME CARDEUR 

Ils sont de pareille longueur. Choisis. 

PREMIER CARDEUR 

Camarade, tout est bon outil aux mains d'un bon 



UNE ÉVASION DE LATUDE 161 

ouvrier. (// I 1 'empare d'un des bâtons, retrousse ses 
manches et crache dans sa main ) A c't' heure, faisons 
vite et bien. Et en mesure, autant que possible! 

lis remontent au fond du théâtre et se mettent, pleins 
d'entrain, à l'ouvrage. Sur le matelas, les coups s'abattent 
en cadence. 

LES DEUX CARDEURS, chantant 

Pan ! pan! Courage, 
Bon artisan! 
Ton poing pesant 
Tape et lais rage. 
Je fais ma besogne en chantant 
Pan! Pan! 

Ils s'arrêtent pour souffler. Silence, auquel se mêlent' les 
gémissements de l'infortuné Latude. 

DEUXIÈME CARDEUR, l'oreille tendue 
Espère un peu ! Tu entends, eh ? 

PREMIER CARDEUR, indifférent 
C'est ce pauvre diable de Latude qui se désole à 
l'étage au-dessous. 

DEUXIÈME CARDEUR, apitoyé 

Trente-cinq ans de captivité !... 

PREMIER CARDEUR 

Bah ! le gaillard n'est pas un sot, c'est au con- 

14. 



162 UNE ÉVASION DE LATUDE 

traire une fine mouche qui a plus de malignité dans 
.son petit doigt que toi dans toute ta carcasse, et qui 
s'évade de prison aussi aisément qu'il rote. 

DEUXIÈME CARDEUR 

Tu badines ! 

PREMIER CARDEUR 

Je ne badine point. Il se gausse d'un mur de 

cachot comme une poignée d'eau se gausse d'une 

main fermée. Gageons qu'un de ces quatre matin? 

il trouvera encore moyen de prendre la clef des 

champs. Or ça, si nous en finissions? J'ai hâte 

d'aller vider bouteille. 

Les deux hommes s'emparent du matelas, s'efforcent de le 

soulever et y parviennent à grand'peine. 
Stupéfaits : 

DEUXIÈME CARDEUR 

Diantre! 

PREMIER CARDEUR 

Qu'est ceci ? 

DEUXIÈME CARDEUR 

En voilà bien d'une autre. M'est avis quecepucier 
pjèse le poids d'un pourceau de six mois. 



UNE ÉVASION DE LATUDE 163 

PREMIER CARDEUR 

M'est avis aussi. 

DEUXIÈME CARDEUR 

Si je tenais l'enfant de cocu qui le rembourra de 
limaille de plomb, je lui prouverais le contraire sur 
Theure. 

PREMIER CARDEUR, inspiré 

L'ami, par l'huis béant de cette porte, j'aperçois 
une fenêtre ouverte. Elle donne sur la route dé- 
serte qui borde le mur de la prison. Ne penses-tu 
pas que si nous y précipitions le gaillard, après 
Tavoir gentiment balancé en comptant : « Une! 
deusse ! troisse ! » il serait arrivé avant nous, nous 
évitant ainsi la peine de le descendre et nous épar- 
gnant de l'huile de bras ? 

DEUXIÈME CARDEUR, enthousiasmé 

Tu es décidément un habile homme, l'ami ! J'ad- 
mire la simplicité de ton projet et je crois que nous 
devons sans retard le mettre à exécution. Donc, 
partageons-nous la besogne et voyons à faire 
diligence. 

Ayant ainsi parlé, il imprime au matelas un mouvement 
balancé de tribord à bâbord. Son camarade l'imite. 



164 UNE ÉVASION DE LATUDE 

LES DEUX C ARDEUR S, comptant les mesures 

Une !... deusse !... et troisse ! 

Le matelas, échappé à leurs doigts, s'envole comme un 

énorme oiseau et disparaît par le cadre de la fenêtre. 
Coup de timbre. Le décor chaDge. 



SCENE III 

Au fond, le pied de meulière du mur de la prison. A l'avant-scène, 
un chemin semé d'herbes et d'orties, sur lequel repose ie ma- 
telas. 

Troisième trémolo à l'orchestre, puis craquement de calicot qu'on 
déchire, et apparition de Latude. Sur le visage de cet infortuné, 
les coups de bâtons des cardeurs ont marqué en larges bandes 
noires qui le font pareil à un zèbre. 

LATUDE, qui se dresse 

Quelle chute!... {lise tâte.) Mes membres endo- 
loris sont-ils toujours à leur place? (Rassuré.) Merci, 
mon Dieu !!! Que ne suis-je en sûreté, loin de ces 
murs... je me livrerais à une courte prière. Mais 

courons au plus pressé. 

Il s'élance. 
A moi. l'oxygène! 

Fausse sortie. 

Que j'emporte ce matelas, au fait. Je le vendrai 



UNE ÉVASION DE LATUDE 4G5 

au premier fripier que je rencontrerai sur ma route, 
et le diable s'en mêlera, ou j'en tirerai vingt-cinq 
sols, lesquels me feront grand bien. 

Il charge le matelas sur ses épaules et s'enfuit précipi- 
tamment. 

La scène reste vide. 

Tout à coup, à l'orchestre, quatrième et dernier trémolo et 
apparition des cardeurs. 

PREMIER CARDEUR, le regard promené autour de lui 

Où est le matelas? {Epouvanté.) Ventre du Christ î 
il y a de la magie là-dessous!... 

DEUXIÈME CARDEUR 

Rh ! espère un peu, que diable ! Donne-lui le 
temps d'arriver. 



LA BOURSE 



LA BOURSE 



A Jules Lermina. 
I 

L'immortel auteur d'A se tordre, de Pas de Bile, 
de Vive la Vie, et du Parapluie de V Escouade, j'ai 
nommé Alphonse Allais, a conté une charmante 
histoire. C'est celle d'une espèce d'enflé qui ne pou- 
vait prendre coup sur coup deux ou trois tasses de 
café sans éprouver le besoin de dire : « Moi, je suis 
un type dans le genre de Balzac » ; raturer un mot 
sur une lettre sans déclarer: « Moi, je suis un type 
dans le genre de Gustave Flaubert » ; exposer qu'il 
était marié à une femme appelée Joséphine sans 
ajouter à l'instant même : « Moi, je suis un type 
dans le genre de Nanoléon I er ». 

15 



170 LA BOURSE 

Labre nie. lui. alors cavalier de l re classe au 51 e " 
chasseurs, était un type dans le genre du général 
Cambronne. Il l'avait cent fois démontré mais ce 
soir-là il le prouva, l'établit jusqu'à l'évidence. Dans 
la paix du petit café où vainement il s'entêtait à 
vouloir rosser au piquet un imbattable garçon bou- 
cher de ses amis, les cinq lettres éclatèrent soudain 
comme une bombe de dynamite. Une personne au 
teint de phtisique, qui tricotait dans le comptoir 
un chàle pour ses maigres épaules, réfugia en une 
quinte de toux son embarras bien naturel, tandis 
que des joueurs de manille déposaient, consternes, 
leurs cartes, et qu'un vieil habitué de l'endroit, 
s'interrompant de lire les Débats, esquissait de son 
chef vénérable le muet hochement qui apprécie. 

C'est que Labrême, cœur pur, âme d'ange, croyait 
le monde fait à son image et volontiers l'envisageait 
à travers la concavité de sa candeur. Conscient de 
sa naturelle droiture, pénétré par carambolage de 
la bonne foi de son prochain, l'idée qu'on se pou- 
vait jouer de la sienne dépassait sa compréhension. 
Ayant, à quatre reprises, consulté le cadran de l'œil 
de bœuf et constaté, par quatre fois, que les aiguil- 
les marquaient le quart avant huit heures, il en 



LA BOURSE 171 

avait tiré cette conclusion bien simple qu'il était 
huit heures moins un quart, un peu surpris sans 
doute, mais pas énormément, que le temps eût 
stoppé sur place depuis vingt ou vingt-cinq minutes. 
A la fin. des soupçons lui étaient venus cependant, 
de vagues anxiétés, on ne sait quoi, un quelque 
chose de très complexe où se mariait la peur du 
surnaturel à la crainte de manquer l'appel, et, un 
pli d'inquiétude au front, il avait demandé au 
boucher: 

— Ah! ça mais, quelle heure donc qu'il est? 

Il était neuf heures moins vingt. 

Nous avons exposé ci-dessus de quelle façon à la 
fois éloquente et succincte il avait salué cette révé- 
lation. Par égard pour la bienséance, nous ne revien- 
drons pas sur ce point désormais élucidé, mais 
nous devons à la vérité de la mettre ici toute nue. 
Nous dirons tout!... Entre le moment où ses yeux 
s'ouvrirent à l'évidence des choses et celui où il 
disparut par le bâillement violemment écarté de la 
.porte, Labrême fut beau d'indignation. Mis debout 
d'un sursaut, ses regards chargés de haine lancés 
en dards empoisonnés à l'horloge dont ils flétris- 
saient la traîtrise et la perfidie: 



472 LA BOURSE 

— Salope! cria-t-il. 

Et en sa voix se plaignaient les rancunes, les 
farouches, les âpres rancunes, d'un Arnolphe qui 
s'est laissé prendre aux cils baissés d'une Sainte 
Nitouche. Une dizaine de fois encore, tandis qu'il 
serrait sur son ventre la boucle de son ceinturon, 
il évoqua l'ombre grandiose du héros de Waterloo, 
puis il gagna la sortie en donnant leur libre volée à 
des essaims de «Sacré nom de Dieu! » précipités 
et retentissants. 

Dans le glacial silence, qui suivit sa dispari- 
tion: 

— Il est très bien, ce garçon-là, dit à mi-voix, 
le vieil habitué que l'incident avait arraché tout à 
l'heure à la lecture du Journal des Débats. 



II 



Labrême sorti, toute sa fureur tomba, avorta dans 
cette prostration accablée qui est fille des grandes 
catastrophes. Simplement, le garçon boucher insul- 
tant à sa détresse et lançant au calme de la rue les 
tonitruances d'une ironique gaieté, il lui jeta un 
coup d'oeil d'assassin. 



LA BOURSE 173 

L'automne déjà sur sa fin agonisait dans des 
brouillards d'hiver, dans une ouate où, de loin en 
loin, s'élargissait l'étoile d'un bec de gaz. Le sol- 
dat demeurait sans un mot, les doigts aux hanches, 
le dos montré au petit café dont les mousselines 
s'enlevaient en clartés indécises fréquentées d'om- 
bres de géants. 

— Qu'est-ce que je vas fiche, bon sang de bon 
sort ! 

Le boucher haussa les épaules. 

— Zut! fit-il; t'es trop couenne, aussi. En voilà 
t-y pas une affaire, parce que t'as manqué l'appel!... 
T'auras deux jours et ça fera le compte. 

Mais l'autre: 

— Deux jours!... deux jours!... Je me fous bien 
des deux jours, ma foi ! 

— Eh ! bien, alors? 

— Eh ! bougre d'andouille, dit Labrême, c'est ma 
permission dans le lac ! 

— T'avais demandé une permission? 

— Parbleu!... une permission de quatre jours, 
pour aller au mariage de ma sœur. 

— Quand ça donc? 

— Après-demain. 



174 LA BOURSE 

, —, Ah! flûte!... 

C'était plus grave. Le boucher cessa de rire, du 
.coup; et, soulevant le bord de sa casquette, comme 
s'il eût voulu rendre hommage à l'infortune de son 
,ami, pensif, il se gratta longuement. Les bouchers 
sont gens débrouillards, car ils sont enfants des fau- 
bourgs; celui-ci était un malin, de qui l'astuce 
naturelle s'était un peu aiguisée aux aspérités de la 
vie. Soudain, comme au loin, très loin, l'horloge de 
la cathédrale sonnait les trois quarts de huit heures 
et que ce mélancolique rappel de la hâte du temps 
à s'enfuir rejetait de nouveau hors de soi Labrôme 
un moment atterré: 

— Ah! ça, mais... fit-il... Ah! ça mais... 

— Qu'est-ce qu'y y a? dit Labrême surpris. 

La main brusquement avancée et écarquillée dans 
le vide, l'œil fixé sur le clair-obscur d'une vision qui 
se dessinait: 

— H y a, répondit-il, que je viens de trouver un 
truc. 

Labrême tressaillit. 

— Un truc? 

— Gy! 

— Pour ma punition? 



LA BOURSE 175 

— T'y coupi 

— Non?... 

— T'y coupes, que je «lis, t'y coupes!... Du alors 
y a pus de l'"ii Dieu. 

— Bon sang «le bon sort! Faudrait voir à voir. 
en ce 

— Et à se presser. Où c'est t'y que perche le 
quart-d'ceil? 

— Rue de la Sous-Préfecture. 

— C'est à deux pas d'ici. Radine, vieux flambeau; 
et au trot. 

— Et le truc? 

— Nous en causerons en chemin. Le commissa- 
riat ferme à neuf heures. Nous n'avons que le 
temps. AUume! 



III 



Dans l'arrière pièce qui lui servait de cabinet et 
sur laquelle ouvrait le poste, le commissaire de 
police donnait puis épongeait en hâte, du block- 
buvard qu'il tenait à la main, des signatures aux 
paraphes imposants, embrouillés comme des éche- 



176 LA BOURSE 

veaux. Très sensible aux courants d'air il avait 
gardé son chapeau, et son visage, son neutre et 
morne visage, exempt de toute sévérité, exprimait 
une douceur plaintive de cocu résigné mais triste. 
C'était un homme de cinquante ans, sa barbe cou- 
leur de poussière empiétait jusque sous ses yeux. 
Un fin grésil de pellicules mouchetait le col de sa 
redingote, cependant que sur ses phalanges hé- 
rissées de touffes acajou, Tabat-jour de la lampe 
dressée près de son coude déversait des flots de 
lumière. 

Quand il eut su par l'agent de service qu'un «mili- 
taire le demandait » : 

— Faites entrer, fît-il sans lever le nez. 
Labrême parut. 

— Le commissaire de police? 

— C'est moi-même, dit le magistrat. 

Le soldat avança de trois pas, ramena le talon 
droit près du gauche, et la main au shako, il dit: 

— C'est pour la chose qu'en m'en revenant au 
quartier j'ai trouvé un porte-monnaie. 

Le commissaire de police (de son nom Désiré 
Trompette ), était un homme plein de vertu, qui pri- 
sait au plus haut degré le commerce des gens de 



LA BOURSE 177 

bien. La belle action de ce pauvre diable se détour- 
nant de son chemin pour venir restituer à César 
ce qui appartenait à César, lorsqu'il lui eut été si 
simple d'en engraisser son petit avoir, le remplit 
d'attendrissement. Ce fut presque les larmes aux 
yeux qu'il répéta : 

— Un porte-monnaie ! 

— Oui, dit Labrême ; un porte-monnaie. Je l'ai 
trouvé au coin de la rue des Vieilles-Filles et du 
mail des Chardonnerets, à deux pas de la porte du 
quartier. 

— Quand cela? 

— Y a comme qui dirait un quart d'heure. 

— Et vous étiez seul? 

— J'étais seul. 

— Bien. Veuillez me remettre l'objet. 

Le chasseur s'exécuta. De sa poche, où sa main 
plongea jusqu'au poignet, il tira une bourse cras- 
seuse, de ces bourses en forme de blagues qu'étran- 
gle un frêle lacet de cuir, glacé de graisse et cou- 
leur jus de chique. Elle contenait onze francs et 
sept sous. Alors, ce fut un beau spectacle. 
M. Trompette s'était renversé dans le dossier arrondi 
en arc de son fauteuil, et les doigts au rebord de la 



178 LA BOURSE 

table, il faisait, d'une voix lente et grave, toute 
mouillée de conviction émue, l'éloge de la probité. 
Labrême, lui. faisait la bête, protestait, devenait 
une fleur de modestie, disant qu'on était tous comme 
<;a dans sa famille, que tout le monde, à sa place, 
en aurait fait autant, que ça ne valait pas la peine 
d'en parler, etc. . etc. Et ainsi ces deux honnêtes 
hommes rivalisaient d'éloquence, tandis que le bou- 
cher, dans la rue, pensait: 

— Je n'ai pas été malin. Je n'ai plus de quoi 
aller prendre un verre. J'aurais dû garder vingt 
sous. 

Labrême coucha à la boîte pour avoir manqué 
l'appel; mais le lendemain lui valut des surprises. 
Dans le même temps où le boucher, à l'autre extré- 
mité de la ville, demandait d'une voix angoissée, 
au commissaire de police: « On n'aurait pas trouvé 
une bourse contenant onze francs et sept sous, que 
j'ai perdue, hier, vers neuf heures, du côté de la rue 
des Vieilles-Filles? » le maréchal des logis fourrier 
lisait la décision suivante aux. hommes assemblés 
pour le pansage du soir : 

« Sur la demande de M. le commissaire de police, 
une permission de quinze jours est accordée au cavalier 



LA BOCK SE 170 

Labrême pour avoir trouvé une bourse et Vavotr fidèle- 

■■■ les mains de ce magistrat. Le colonel 
/>'res, aux méditations de tous, cet 
acte de haute probité. » 



LA PREMIERE LETTRE 



16 



LA PREMIÈRE LETTRE 



Liberté est laissée aux gens qui savent quelle 
parenté m'unit à Jules Moinaux de récuser mon 
témoignage. Quant à moi, je croirais accomplir un 
acte parfaitement absurde en exigeant de ma ten- 
dresse filiale plus de discrétion qu'il n'est de 
rigueur, et en taisant mon admiration pour les 
Tribunaux Comiques le jour où je trouve l'occasion 
de la manifester hautement. 

Que dire des Tribunaux Comiques qui n'ait été 

cent fois dit? Longuement et à tour de rôle, 

Alexandre Dumas, Noriac et Armand Silvestre 

les ont étudiés et exaltés. C'est qu'il convient 

de voir en eux autre chose que de légers vau- 



184 LA PREMIÈRE LETTRE 

devilles ou que des pitreries de tréteaux; ils 
constituent à n'en pas douter une expression défi- 
nitive du génie comique de la race. L'observation 
en est puissante; l'écriture, simple en apparence, 
en est étonnante de justesse, de sobriété, de couleur, 
et quelle saine et noble gaieté s'y ébat la jupe 
troussée, les seins jaillis hors du corsage, comme 
une ribaude de Téniers ! Aussi bien, n'est-ce pas un 
hasard qui fait se rencontrer sous ma plume le 
nom de Téniers et celui de Jules Moinaux. A vrai 
dire, il y a plus d'un point de ressemblance entre 
le peintre et le conteur. Chez le premier comme 
chez le second, c'est la même touche nette et fran- 
che, les mêmes dessous d'une solidité à toute 
épreuve, le même trait caricatural respectueux de 
la vérité, qui sauvegarde la ressemblance dans le 
burlesque de la charge; et si telles figures bouf- 
fonnes du vieux Maître vivent de cette même vie 
qui anime les marionnettes des Tribunaux Comiques, 
tels lumineux tableaux des Tribunaux Comiques ont 
les belles allégresses des kermesses flamandes. 

Un jardin — y eût-on cueilli assez de bouquets 
pour en couvrir le marché de la Madeleine — n'est 
jamais absolument veuf des fleurs qui étaient sa 



LA PREMIÈRE LETTHE 185 

gloire. Toujours quoique- violettes si bsistent, ca- 
chées sop8 le mystère des mous?e>: quelque rose 
qu'on ne soupçonnait pas est demeurée épanouie 
derrière L'enchevêtrement des ronce-. A cette heure, 
les Tribunaux Comiques sont achevés; un cinquième 
volume, paru il y a trois ans chez l'éditeur Flam- 
marion, a clos ce défilé d'études où Moinaux a syn- 
thétisé d'une si admirable façon l'esprit des choses 
et la bêtise des gens; pourtant, que de petits chefs- 
d'œuvre négligés, laissés «le côté par l'auteur des 
Deux Sourds, en son désintéressement d'homme 
de lettres volontairement retiré des affaires, tout 
au souci d'écheniller, comme il faut, les Maréchal- 
Niel et les Gloire-de-Dijon de son jardinet de Saint- 
Mandé. 

Pour mon compte , je sais une histoire qu'il 
inventa et dédaigna d'écrire, dont Panurge n'eut 
point désavoué la drôlerie extraordinaire. Si elle 
n'arrache pas au lecteur le fou rire auquel elle a 
droit, c'est que je l'aurai mal racontée, n'ayant ni 
la verve généreuse, ni le don d'observation aiguë 
de l'écrivain dont je suis si fier d'être le fils. Je ferai 
de mon mieux pour la bien dire; votre bonne vo- 
lonté fera le reste. 

16. 



186 LA PREMIÈRE LETTRE 

Voici l'objet. Il s'agit d'un échange de mauvais 
procédés avec accompagnement de gifles, survenu 
entre deux commères du quartier de la Goutte-d'Or. 

LE PRÉSIDENT 
à un témoin qui vient de s'avancer à la barre 

La femme Volet a cité la femme Beugnasse en 
police correctionnelle pour injures publiques et 
voies de fait. Vous êtes cité comme témoin à la 
requête de la plaignante. Faites votre déposition. 

LE TÉMOIN 

Monsieur, voici exactement tout comme c'est que 
c'est arrivé. C'est arrivé à huit heures du soir, dans 
la cour de la maison. M me Volet, qu'était descendue 
tirer de l'eau, était de là, son seau à la main ; bon, 
arrive M me Beugnasse, qui se met à l'interpréter! 

LE PRÉSIDENT 
Comment! à l'interpréter? 

LE TÉMOIN 

Oui, M'sieu ; rapport à des histoires qui avaient 
arrivé entre elles: des potins de femmes; des bla- 
gues, quoi!... (( Ah! vous voilà, vous, qu'elle lui 
fait; nous avons un compte à régler. A ce qu'il 
paraît que vous auriez été faire du chichi et dire 



LA PREMIÈRE LETTRE 187 

à la marchande d'abats que j'étais qu'une ci et 
qu'une l'autre?— Moi? qu' dit M me Volet, tout 
interjectée. — Oui, vous, que reprend M me Beu- 
gnasse. Ah! je suis qu'une ci et qu'une l'autre. 
Eh bien, vous, vous êtes une vieille vache. 

Rires dans l'auditoire. 

LE PRÉSIDENT 

Ne dites que la première lettre. 

LE TÉMOIN, qui ne comprend pas 
Monsieur? 

LE PRÉSIDENT 

Il est inutile de préciser certains mots sur lesquels 
il n'y a pas à se méprendre. Dites-en seulement la 
première lettre. Le tribunal comprendra. 

LE TÉMOIN, après avoir longuement rêvé 
Ah! parfaitement! (// reprend le fil de son récit.) 
Donc : «Vous êtes une vieille vache!» que crie 
M me Beugnasse à M me Volet. Entendant ça, je me 
dis... 

LE PRÉSIDENT 

Vous assistiez à la scène? 

LE TÉMOIN 

Comme je vous vois. Je venais de finir de dîner; 



188 LA PREMIÈRE LETTRE 

ça fait que je m'étais mis à la fenêtre pour fumer 
ma p... tranquillemeDt. 

LE PRÉSIDENT 

Quoi? 

LE TÉMOIN 
Je m'étais mis à la fenêtre pour fumer map... | 
tranquillement. 

LE PRÉSIDENT 
Pour fumer votre p? 

LE TÉMOIN 

Oui. 

LE PRÉSIDENT 

Quelle p? 

LE TÉMOIN, hésitant 
... Ma... pipe... 

LE PRÉSIDENT 

Pourquoi ne le dites-vous pas? 

LE TÉMOIN 

Parce que vous m'avez dit vous-même... 

LE PRÉSIDENT 

Je vous ai dit de glisser sur les termes dont la 
crudité serait de nature à scandaliser l'auditoire. 



LA PREMIERE LETTRE 189 

De là à tomber dans l'excès contraire !... [Le 
témoin fixe sur le président des yeux arrondis d'in- 
quiétude.) Enfin!... Continuez. 

LE TÉMOIN 

... Je me dis : « A moins d'un hasard, ça va 
finir par du vilain. Tout à l'heure, y aura de l'er- 
reur. » Je connais M me Beugnasse, Monsieur, elle 
est teigne comme tout!... Et, en effet, la v'ià qui 
s'emballe , qui s'emballe , disant comme ça que 
celles qui voudraient l'acheter, elle leur z'y enlè- 
verait le ballon une belle affaire; que les faiseuses 
de chichi, elle se les mettait quelque part et que 
M me Volet était une salope. 

Rires dans l'auditoire. 
LE PRÉSIDENT, une pointe d'agacement dans la voix 
Ne dites donc que la première lettre ! 

LE TÉMOIN, qui s'excuse 

Pardon!... M me Volet réplique; la veuve Beu- 
gnasse, fdrieuse, lui lance une girolle à cinq feuilles ; 
voilà le chiqué qui commence. Moi , comme de 
juste, je fais ni une, ni deux; je descends l'escalier, 
je traverse la cour, je me lance sur les combattantes 
et je les empoigne par leurs h... 



190 LA PREMIÈRE LETTRE 

LE PRÉSIDENT 

Par leurs haches !... 

LE TÉMOIN 

Dame !... elles se battaient; je voulais les écar- 
teler. 

LE PRÉSIDENT, abasourdi 

Elles se battaient à coups de haches? 

LE TÉMOIN, avec un sourire 

Oh, non!... à coups de poing seulement. 

LE PRÉSIDENT 

Vous venez de dire que vous les aviez empoi- 
gnées par leurs haches. 

LE TÉMOIN 
Eh bien, oui!... (Baissant les yeux.) Par leurs... 
habits. 

LE PRÉSIDENT 

J'ai bien de la peine à me faire comprendre!.., 
— Bref? 

LE TÉMOIN 

Bref, Monsieur, je les ai séparées comme j'ai 
pu. M me Volet, qu'avait la figure tout en sang, brail- 
lait comme un cochon de lait; ce qui n'empêchait • 



LA PREMIÈRE LETTRE 191 

pas la mère Beugnasse de la vectiver, fallait voir!... 
la traitant de chameau et de garce et répétant : «Tu 
l'as eu, mon poing sur la gueule! Tu l'as eu, mon 
poing sur la gueule! » [Rires dans V auditoire. Le 
président , du bout de ses doigts, tambourine nerveuse- 
ment sur la table.) Une heure après, toute la maison 
était encore révolutionnée ; et pis, pas que la maison : 
la rue! tellement ça avait fait du foin !... 

LE PRÉSIDENT 
Ça avait fait du foin?... 

LE TÉMOIN 

Un peu!... 

LE PRÉSIDENT, ahuri 
Où ça donc? 

LE TÉMOIN 

Dans le... ■• 

LE PRÉSIDENT 

Dans le quoi? 

LE TÉMOIN 

Dans... le... q... 

LE PRÉSIDENT, hors de lui 

Je vous retire la parole! 



192 LA PREMIÈRE LETTRE 

LE TÉMOIN 

Pourtant... 

LE PRÉSIDENT 

Assez!... Allez vous asseoir! Je vous ai dit de 
ne rien dire que la première lettre. 

LE TÉMOIN, qui avait voulu dire : « dans le quartier » 

Cest ce que j'ai fait. 



UN MOIS DE PRISON 



17 



UN MOIS DE PRISON 



i 

Marthe Passoire à 0. Courbouillon , 
député de S arthe-et- Loiret. 

Paris, 10 mars. 
Monsieur le Député, 
Pardonnez à une pauvre désespérée la liberté 
qu'elle prend de venir vous importuner au milieu 
de vos nombreux travaux. Pour que j'ose en user 
aussi indiscrètement avec un homme que ses mé- 
rites signalent au respect public depuis déjà tant 
d'années, il faut que j'y sois poussée par l'immen- 
sité du malheur qui me frappe, le plus grand, peut- 
être, qui ait jamais accablé une femme!... J'ajoute 
que M me de T..., votre amie, Monsieur, et la mienne, 
m'a vivement engagée à m'adresser à vous, réassu- 
rant que votre bonté est sans limites, votre com- 
plaisance sans bornes, et que vous vous ferez une 



196 UN MOIS DE PRISON 

fête de tendre à ma détresse une main secourable. 

Veuille le ciel qu'elle ait dit vrai! 

Monsieur le Député, je vais tout vous dire. C'est 
par la sincérité seule que je réussirai, je l'espère, à 
trouver le chemin de votre cœur. J'ai commis une 
faute. Monsieur le Député, une faute grave, si grave, 
tellement grave, qu'à la pensée d'en faire l'aveu, je 
sens le rouge me monter au front. J'ai été... — mon 
Dieu, quelle humiliation î — ... en un mot, j'ai été 
surprise en flagrant délit de ce que vous savez. 
avec mon neveu le petit collégien, un gamin de 
dix-sept ans et demi!... 

Vous allez dire : c Mais c'est honteux! 1 Je le 
sais. Monsieur le Député, et si je pouvais racheter 
mes torts d'une pinte de mon sang ou d'une livre 
de ma chair!... Pourtant, vous ne sauriez me con- 
damner sans m'entendre. Il faut être juste, n'est-ce 
pas? Il faut savoir faire la part des fatalités de la vie. 

Oui. c'est honteux! Oui, vous avez raison! Oui, 
je suis la plus vile des femmes! Mais le repentir 
efface tout, et puis, je ne dois pas vous le taire 
davantage, je n'ai péché que par imprudence. Oh! 
pour ce qui est de ça, je puis vous la jurer sur ce 
que j'ai de plus sacré au monde : si je me suis ren- 



UN MOIS DE PRISON 197 

due au rendez- vous de L'Hôtel Terminus, si j'ai 
accepté l'entrevue dont je devais revenir désho- 
noré»', hélas! flétrie, souillée à tout jamais, je l'ai 
fait dans an but excellent. Je voulais sermonner ce 

bambin, qui ni'- persécutait de lettres et de pièces 
de vers extravagantes : j'espérais 1< mettre à la 
raison, grâce à quelques paroles sévères. Malheu- 
sement, les choses ont mal tourné. Seul avec 
moi. mon galo, in a commencé à faire le fou, criant, 
pleurant, se frappant la tête contre le mur, jurant 
que j'étais toute sa vie, toute son âme et toute sa 
pensée, et me menaçant, si je ne cédais, de se 
brûler la cervelle à mes pieds. A la lin, j'ai perdu 
la tête... je ne sais plus ce qui s'est passé!... Bref, 
mon mari (qui, sans doute, avait eu vent de quel- 
que chose) est survenu, accompagne du commis- 
saire de police. Procès-verbal a été dressé, et j'ai 
été condamnée, hier, à un mois d'emprisonnement 
pour détournement de mineur. Un mois de prison, 
oh! mon Dieu!... Ëlre enfermée pendant un mois à 
Saint-Lazare, avec les voleuses et les prostituées!... 
Jamais! Oh! cela, non, jamais!... Tout ce qu'on 
voudra, mais pas cela!... Plutôt cent fois, plutôt 
mille fois la mort! 

17. 



198 UN MOIS DE PRISON 

Monsieur le Député, je n'ai plus d'espoir qu'en 
vous. M me de T.... à laquelle je me suis confessée, 
me dit que vous êtes l'ami intime du ministre de la 
justice et qu'il vous suffirait de lui glisser un mot 
pour me faire obtenir la remise de ma peine à la 
commission des grâces. Ce mot, Monsieur, vous le 
direz, car vous voudrez, j'en suis sûre, m'empêcher 
de faire un malheur!... Ai-je besoin d'ajouter que 
toute une vie de gratitude, d'abnégation et de dé- 
vouement, ne suffira pas à payer un si éclatant 
service? 

Dans la conviction où je suis que vous entendrez 
ma prière, que je n'aurai pas frappé en vain à la 
porte du plus noble et du plus généreux des hom- 
mes, je vous prie d'agréer, Monsieur le Député, 
l'expression du profond respect avec lequel j'ai 
l'honneur d'être 

Votre très humble, très obéissante et 
bien affligée servante, 

Marthe Passoire. 

P. S. — Le petit collégien a été embarqué à 

bord de la Belle-Junon. 



UN MOIS DE PRISON 
II 

0. Courbouillon à Marthe Passoire. 

11 mars. 
> 

Madame, 

En réponse à votre lettre, je m'empresse de vous 
informer que je reçois tous les matins, de dix heures 
et demie à midi, et que je serais heureux de causer 
un instant avec vous. 

Recevez, Madame, mes salutations. 

0. Courbouillon. 

III 

Marthe Passoire à 0. Courbouillon. 

17 mars. 

Monsieur et très cher ami, 

Depuis que vous avez bien voulu m'accorder une 
audience, cinq jours se sont écoulés, cinq mortels 
jours, qui m'ont paru plus interminables que des 



200 UN MOIS DE PRISON 

siècles, et au cours desquels j'ai cru pouvoir me 
permettre de vous écrire quatre fois. 

Mes lettres sont demeurées sans réponse. 

Ne sachant que penser; cherchant, sans la trou- 
ver, l'explication d'un silence aussi prolongé que 
mystérieux, je me demande avec terreur ce que j'en 
dois augurer pour mon recours en grâce!... Auriez- 
vous recueilli sur mon compte des renseignements 
défavorables? En ce cas, je n'aurais plus qu'à me 
détruire, car jamais une femme sans défense, aban- 
donnée de tout et de tous, ne se serait plus injuste- 
ment butée à l'iniquité d'ennemis acharnés à vou- 
loir sa ruine!... Heureusement, Monsieur et très 
cher ami, mon passé répond pour moi. Il est pur 
de toute souillure; ça, je peux vous le jurer sur la 
tombe de mon père! (Je ne parle pas de l'affaire du 
petit collégien; plus j'y pense, plus je suis convain- 
cue que j'ai agi sous le coup d'un accès de folie.) 
Alors, quoi? Pourquoi ce silence? Aurais-je fait sur 
vous une mauvaise impression? Votre accueil si 
bienveillant, vos compliments si flatteurs, les pa- 
roles de consolation et d'espérance , si douces à 
mon inquiétude, que vous m'avez prodiguées, m'au- 
torisent à n'en rien croire. Est-ce parce qu'à un 



UN MOIS DE PRISON 201 

moment je vous ai dit : « Otez vos mains: ne faites 
pas l'enfaiit. soyez -âge! » Si c'est pour ça, si c'est 
parce que je vous ai parlé d'une façon aussi impo- 
lie, eh bien, je vous en fais mes excuses!... Je ne 
savais pas ce que vous vouliez; puis, je vous l'a- 
voue, j'ai eu peur!... Vous aviez l'air d'un gros 
lion. 

Par pitié. Monsieur et très cher ami, mettez un 
terme,àmon supplice, en me faisant savoir si, comme 
vous deviez le faire, vous avez parlé pour moi à 
M. le garde des ' sceaux, et si, dans tous les cas, je 
puis toujours compter sur votre précieuse protec- 
tion. Moi, c'est bien simple, je ne sais pas com- 
ment je vis! Je ne mange plus; je ne dors plus; on 
ne sonne plus à ma porte que je ne saute au pla- 
fond... je crois toujours que c'est les gendarmes! 
J'ai les nerfs dans un état !!!... 

Votre dévouée et bien à plaindre, 

Marthe Passoire. 



202 UN MOIS DE PRISON 

IV 

0. Courbouillon à Marthe Passoire. 
(Par petit bleu télégraphique) 

17 mars. 

Chère Madame, 
Vous êtes une enfant, de vous désoler ainsi. Un 
mois de prison, qu'est-ce que c'est, comparé à l'é- 
ternité? Tout cela, d'ailleurs, peut s'arranger; seu- 
lement, je vous en préviens, ça dépend de vous. 
Passez donc chez moi demain matin, autant que 
possible vers neuf heures. Nous causerons, touchant 

votre affaire. 

Votre tout dévoué, 

0. Courbouillon. 

P. S. — Mon domestique a reçu des ordres. Il 
vous introduira directement près de moi ; vous ne 
ferez donc pas antichambre. 



UN MOIS DE PRISON 203 

VI 

0. Courbouillon à Marthe Passoire. 

19 mars. 

Je quitte le ministre. 

C'est fait. 

Je n'ai pu obtenir que la commutation de la 
peine, au lieu de la remise pleine et entière : la 
condamnation à un mois est remplacée par une 
amende de 2,000 francs. Comme vous êtes mariés 
sous le régime de la communauté, c'est ton mari 
qui la paiera. 

Ma bouche sur le bec à Coco. 

0. 

VII 
Marthe Passoire à 0. Courbouillon* 

20 mars. 

mon Coco!... mon Coco!... Alors c'est vrai, 
hein? c'est vrai, dis? On ne me mettra pas en pri- 



204 UN MOIS DE PRISON 

son?... jour de joie ï jour d'ivresse!... Depuis ma 
première communion, je n'ai jamais été si heu- 
reuse!... — Et puis, tu sais, pour un député, tu es 
joliment polisson!... 

Celle qui t'aime, 

Marthe. 

P. S. — Est-ce que tu es aussi l'ami du ministre 
de la marine? En ce cas, tu serais bien mignon de 
lui glisser un mot à l'oreille pour qu'il fasse revenir 
mon petit neveu. 

M. 



QUAND JE PÉDALAIS 



LA PREMIERE LEÇON 
LE PHÉNOMÈNE 



(S 



LA PREMIÈRE LEÇON 



— Tenez le guidon sans raideur; veillez bien à 
ce que vos pieds ne quittent jamais la pédale, et 
allez carrément de l'avant!... De la confiance!... 
Toute l'affaire est là! — Allez! Je vous tiens. 

Ainsi me parlait dans le dos l'auteur charmant 
des Pieds nickelés, mon ami Tristan Bernard, maître 
en l'art d'écrire le français et agrégé de vélocipède, 
si j'ose m'exprimcr ainsi. En même temps, joignant 
le geste à la parole, il avait, de sa dextre robuste, 
empoigné, au ras de mon fond de culotte, la selle 
de la bicyclette, théâtre de mes premiers essais, et 
il en maintenait le fragile équilibre. 

— Je vous tiens, répétait-il; allez!... Nom d'un 



208 QUAND JE PÉDALAIS 

pétard! ne lâchez donc pas la pédale!... Ne lâchez 
donc pas la pédale!... Mais ne lâchez donc pas la 
pédale!... 

-r— C'est à elle que vous devriez dire de ne pas 
me lâcher, répondis-je un peu agacé, inquiet, aussi, 
flairant la minute — prochaine — qui allait me voir 
couché, les quatre fers en l'air, dans les poussières 
du chemin. 

Et le fait est qu'elle semblait le faire exprès, la 
pédale, tant était manifeste son obstination à se 
dérober à ma semelle pour tourbillonner ensuite 
dans le vide, avec la rotation précipitée d'une bo- 
bine qui se déroule. Mais, aveuglé par la passion, 
Tristan Bernard ne voulait rien entendre. Il appor- 
tait dans le débat une partialité révoltante, disant 
que j'étais dans mon tort, que je me servais de mes 
pieds comme un cochon de sa queue, et que tout 
cela, ça venait de ce que j'avais la vesse. 

La vesse... 

Rouge d'humiliation, je résolus d'infliger sans re- 
tard le plus éclatant démenti à cette assertion men- 
songère, et, ayant roidi mes mollets dont la tension 
élargit aussitôt les mailles de mes bas de laine à 
côtes, je mis ma bicyclette en mouvement. 



LA PREMIÈRE LEÇON 200 

La machine fit trois tours de roues. 
Derrière moi : 

— Très bien! Vous y êtes! fit l'invisible Tristan 
Bernard. 

Puis, comme il reflétait encore une fois : « Je 
vous tiens! » ajoutant : « Vous ne tomberez pas; 
c'est impossible! » 

— Oui, déclarai-je avec l'humilité bien feinte du 
monsieur qui a craint de mourir et qui sent se dé- 
velopper en soi d'héroïques témérités à mesure que 
son cœur se rouvre à l'espérance, je crois que ça 
ira tout de même. 

Et, en somme, mon Dieu, ça allait. Ça allait mal, 
mais ça allait. Ma roue de devant se conduisait bien 
un peu à la manière d'une femme saoule, hésitante 
de la roule à suivre, opérant de brusques conver- 
sions tantôt à droite, tantôt à gauche, qui m'eussent 
inévitablement précipité à bas de ma selle, n'eût 
été la main tutélaire de l'excellent Tristan Bernard; 
n'importe! la conscience où j'étais des progrès déjà 
accomplis décuplait mon énergie, et ma confiance 
puisait des forces toujours nouvelles en ma certi- 
tude désormais absolue de ne plus courir aucun 
péril. 

18. 



210 QUAND JE PËDALAIv 

De temps en temps, avide d'être encouragé, de 
recueillir de justes éloges : 

— Ça va. hein? demandais-je à Bernard toujours 
arcbouté sur ma selle. 

Lui. immédiatement : 

— Très bien! Vous avez des dispositions. 

— Sans blague? 

— Ma parole d'honneur. 

— Tristan Bernard, tous vous moquez! 
Alors, comme Alceste à Philinte : 

— Je ne me moque point! assurait-il. Que ma 
figure se couvre de pustules, si vous n'allez seul 
dans deux jours! 

- paroles me donnaient de l'espoir. 
Cependant, il arrivait cette chose extraordinaire 
que plus je gagnais en vitesse, plus la voix de 
Tristan Bernard perdait en sonorité!... Il semblait 
qu'elle s'évaporât!... à croire que la mince couche 
d'air interposée entre moi et mon interlocuteur s'é- 
largissait petit à petit, comme un soufflet d'accor- 
déon; et je me réjouissais m petto mille fois plus 
que je ne saurais dire, car je ne doutais point que 
l'auteur des Pieds nickelés s'époumonnât à courir 



LA PREMIÈRE LEÇON 211 

sur mes traces, préposé qu'il était au maintien et à 
la sauvegarde de mon centre de gravité. 

L'homme est naturellement bon; il aime à faire 
payer les services qu'on lui rend. L'idée que mon 
obligeant ami pouvait payer ses bons offices d'un 
commencement d'apoplexie n'avait rien qui me dé- 
plût; loin de là! En sorte que, me représentant, par 
la pensée, ses yeux injectés d'épuisement et son 
épaisse barbe brune ruisselante d'une humidité de 
mauvais aloi, je sentais pousser à mes pieds les 
ailes du divin Mercure, et que ma bicyclette, à cette 
heure, filait sur ses pneus, comme le vent. 

Quelques minutes s'écoulèrent. 

Soudain : 

— Vous avez chaud, mon vieux? demandai-je à 
Tristan Bernard, d'une voix doucement ironique. 

L'interpellé ne répondit pas. 

— Plus un mot! pensai-je, pouffant de rire; il ne 
peut plus placer un mot!... 

Puis, haut : 

— Ne vous gênez pas pour moi. Voulez-vous 
vous reposer un peu? 

Silence. 

Ça devenait surprenant. 



212 QUAND JE PÉDALAIS 

— Vous m'entendez, Tristan Bernard? 

Rien encore. 

Du coup, l'inquiétude me prit. Que signifiait un 
tel mutisme? Les pieds rivés à la pédale, les doigts 
crispés sur le guidon, je jetai un coup d'œil derrière 
moi... Miséricorde! J'étais seul! ! ! A droite, à gau- 
che, à perte de vue, fuyait l'immense tapis des 
champs hérissés de bluets et de coquelicots, tandis 
que là-bas, tout là-bas, silhouette que détachait en 
noir d'ombre chinoise le fond clair de l'horizon, 
Tristan Bernard, assis sur la crête d'un talus, me 
faisait signe de continuer. 

Quoi donc!... je tenais sur ma machine sans le 
concours de qui que ce soit?... Depuis peut-être 
dix minutes, je devais à mes seuls talents de fouler 
le sol poudreux de la route?... Ah! ça ne traîna pas, 
je vous le jure ! Le sursaut des charmes rompus me 
frappa, à l'instant même, d'un coup de pied dans 
l'estomac. Je culbutai. Ma bicyclette tomba sur le 
flanc comme une masse, et je tombai, moi, sur la 
figure, empourprant du sang de mon nez les mille 
arêtes d'un tas de cailloux que la main de la Provi- 
dence, toujours généreuse en ses vues, avait mis 
là, fort à propos, pour me recevoir. 



LE PHÉNOMÈNE 



i 



— Monsieur, c'est pour prendre une leçon, dit. 
timidement au père Croustelier, directeur des Pistes 
Galantes, un jeune homme qui briguait l'honneur 
de marcher avec son temps. (Quel homme de pro- 
grès, digne de ce nom, n'a compris ce que je vou- 
lais dire?) 

Enfermant de sa main sa longue barbe, laquelle 
égale en longueur celle du prophète Mathathias: 

— Rien de plus facile, répondit le père Crouste- 
lier. Avez-vous déjà monté? 

— Non. 

— Jamais? 



£14 QUAND JE PÉDALAIS 

— Non. Monsieur: jamais. 

A ces mots, le père Croustelier: 

— Avant de passer à la pratique, permettez-moi 
d'entrer, dit-il. dans quelques explications. L'art 
qui consiste à se maintenir sur une bicyclette en 
marche n'est pas ce qu'un vain peuple pense ; car il 
s'agit pour le bicycliste apprenti, non d'acquérir 
son équilibre, ainsi qu'il le croit volontiers, mais 
simplement de le reconquérir au plus vite, après 
avoir déployé, pour le perdre, des trésors d'habi- 
leté et des prodiges d'astuce. Considérez, en effet, 
qu'une bécane — c'est le terme consacré — tient 
toute seule ou à peu près, puisqu'une pierre posée 
sous son pneu ou la simple mise en contact de sa 
pédale avec la saillie d'un trottoir suffisent à la con- 
solider: remarquez d'autre part que l'homme, si 
bête soit-il. est tout de même supérieur à un vélo- 
cipède, en clairvoyance et en compréhension; qu'il 
ne saurait parvenir, cependant, à demeurer d'aplomb 
sur ses jambes, si ce n'est après un entraînement 
d'un an au moins et de deux au plus, et que, par 
conséquent, le seul fait de se rendre où l'appellent 
ses affaires, à pied et les mains dans ses poches, 
constitue de sa part l'accomplissement d'un extraor- 



LE PHÉNOMÈNE 215 

dinaire tour do force. Examinez la question sous ces 
différents aspects et vous reconnaîtrez avec moi 
qu'en se confiant à un bicycle, l'homme non seule- 
ment ne compromet pas son équilibre naturel, mais 
qu'il le renforce au contraire, l'étayant d'une soli- 
dité beaucoup plus stable que la sienne!... Tels sont, 
Monsieur, les aperçus que livre à vos méditations 
ma connaissance approfondie d'une carrière noble 
entre toutes. Un mot encore, un ! et je termine : le 
prix de la leçon est de trois francs, on traite à for- 
fait pour un louis. 



II 



Nous étions là une demi-douzaine de crétins, 
fruits secs des Pistes Galantes et désespoir du père 
Croustelier, que rendait peu à peu idiot, puis 
enragé, notre obstination surprenante à n'accomplir 
aucun progrès, à ramasser chaque jour quelques 
pelles de plus que la veille et à lui meurtrir les tibias 
du bout pointu de nos souliers, en vain agités dans 
le vide, à la recherche des pédales, tandis qu'il 
nous maintenait de force, lui, les tempes en sueur, 
les doigts crispés sur nos échines. Le personnage, 



216 QUAND JE PÉDALAIS 

auquel s'adressait le discours ci-dessus, avait reçu 
du ciel, en naissant, une face doucement hébétée. 
Son sourire, dont la niaiserie défiait toute compa- 
raison, donnait de sérieux tuyaux, et ses yeux, pro- 
jetés hors sa face, jaunes et ronds comme des bou- 
les de crottin frais pondues, miroitaient du terne 
reflet des candeurs immarcessibles. Aussi, son ap- 
parition avait-elle embrasé nos cœurs des feux les 
plus doux de l'allégresse. Car la fierté, qui est le 
propre de l'homme à l'égal du rire, si ce n'est plus, 
a ses petites exigences, exigences d'autant plus 
impérieuses qu'elles sont moins justifiées, ceci con- 
formément à la loi de nature et à Tordre rationnel 
des choses. Qu'est l'orgueil d'un Leverrier, voyant 
apparaître au jour dit et à la place désignée en l'im- 
mensité des espaces l'étoile annoncée depuis dix 
ans, comparé à la gloire d'un cancre qui a trouvé 
son semblable? 



III 



Le postulant avait écouté la harangue avec une 
attention scandée de hochements de tête appro- 
batifs. 



LE PHÉNOMÈNE 217 

A la fin: 

— En somme, fît-il, combien faut-il de temps 
pour apprendre à se tenir. 

— Ça dépend, répondit le père Croustelier. J'ai 
vu dos irons rouler tout seuls en vingt minutes; j'en 
ai vu d'autres... (Il prit un temps, fit converger sur 
nous ce strabisme de mélodrame dont Caran d'Ache 
se plaît à assombrir les masques aux sourcils fron- 
cés de ses délicieux bonshommes) j'en ai vu qui, au 
bout d'un mois, en étaient juste au point de 
départ!... Question de volonté et d'intelligence, 
voilà tout. 

— Parfaitement, approuva le jeune homme. Eh. 
bien! si ça vous est égal nous travaillerons à la 
leçon. 

— Je vous préviens qu'en principe il y a écono- 
mie ;'i traiter à forfait. 

— Peuh!... Ça ne doit pas faire une bien grosse 
différence, et puis enfin on ne sait jamais ;... des 
fois que j'aie des dispositions... 

Nous pensâmes mourir de joie, à cette déclara- 
tion bouffonne. 

— A votre aise ! conclut courtoisement le direc- 

19 



218 QUAND JE PÉDALAIS 

teur de? Pistes Galantes. Nous allons commencer 
tout de suite. 

Une bicyclette, échouée de la selle contre un 
tronc d'arbre, se trouvait à portée de sa main. Il 
l'attira, et. tant bien que mal, y installa son nouvel 
élève, non sans l'avoir au préalable lesté des con- 
seils d'usage: « Pesez ferme sur les pédales; vous 
êtes sur un terrain solide. En revanche, partez bien 
de ce principe que le guidon est un conducteur et 
pas du tout un point d'appui. Le pied lourd et la 
main légère ; tout le secret de l'équilibre est là. » 

— Allez, ordonna-t-il. 

Le jeune homme obéit. La machine se mit en 
mouvement, 

— Très bien ! cria le père Croustelier. L'assiette 
est bonne. Ça ira!... 

En la courbe sablée de la piste, où des bicyclistes 
en herbe, paracnevant leur éducation, décrivaient 
un cercle sans fin, se dépassaient à tour de rôle avec 
les emballements soudains et les insensibles ralen- 
tis des petfts chevaux de casinos, le disciple et le 
professeur commencèrent à rapetisser. Un lourd 
ciel planait immobih; de pâles lavis azurés y met- 
taient, ça et là, le c , timides éciaircies d'une matinée 



LE PHÉNOMÈNE 219 

de printemps qui veut se faire prier, et, par mo- 
ments, [a brise d'avril, filtrée à travers les verdures 
non- apportait, mêlée à des effluves de roses, les 
encouragements «lu père Croustelier: « Très bien!... 
Excellent !... Parfait î » *q* recommandations, au--i : 
<( Appuyez sur les pédales! Regardez à cent pas 
devant vous, et si vous vous sentez tomber, obli- 
quez votre roue de devant dans la direction de la 
chute». 

L'un suivant l'autre etl'ctayant, les deux hommes 
firent un tour de piste, après quoi le vieux dit 
au jeune: 

— Si vous voulez vous reposer? 
Mais le jeune : 

— Pourquoi donc faire? Je ne suis point fati- 
gué du tout. Et même, si <;a vous est égalj je vous 
demanderai de me lâcher! 

— Comment, de vous lâcher? 

— Oui, pour voir... des lois que je pourrais aller 
seul. Je ne sais pas à quoi <;a tient: je crois que 
j'ai <!<■> dispositions. 

— Monsieur, dit le père Croustelier, le coin .de 
1;l lèvre troussée sur une ironie discrète, vous allez 
vous casser la figure, je vous préviens. 



220 QUAND JE PÉDALAIS 

— Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse? 
D'ailleurs les morceaux en seront bons. 

— Vous y tenez? 

— Essayons toujours ; nous verrons bien. 

Un instant indécis, équitablement partagé entre 
le senliment du devoir et la séduction qui s'offrait 
d'infliger une petite leçon à ce délire présomptueux, 
le bonhomme gardait le silence, la main demeurée 
au troussequin de la selle, le pas peu à peu ralenti. 
Mais comme le chœur des crétins lâchés en escorte 
sur ses traces, l'ahurissait d'une dolente prière, 
répétant: < Puisque monsieur sait!... Puisqu'il a des 
dispositions!... Laissez-le donc aller, Monsieur 
Croustelier!... Laissez-le donc aller tout seul ! » 
dans l'espoir de bien rigoler : 

— Eh! s'exclama-t-il, à votre aise! Cassez-vous 
la figure, si ça vous fait plaisir. Je m'en moque, 
moi, après tout! 

Il dit, et, à ses doigts velus dont il entrebâilla 
l'étau, le néophyte échappa, parti tout droit devant 
soi comms un papillon léger. Le temps aux crétins 
de faire « Ouf! », il était déjà à trente pas, emporté 
dans une fuite hâtive de petit lapin qui regagne son 
trou, prenant l'avance sur qui lui barrait le chemin, 



LE PHÉNOMÈNE 221 

et virant aux tournants comme s'il n'eût fait que 
cela toute sa vie. Une, deux, trois fois, — seul à pré- 
sent ! — il parcourut l'ovale allongé de la piste, trois 
fois ramené devant notre groupe consterné et le 
saluant chaque fois, au passage, de cette même 
constatation, dont l'humilité bien feinte nous faisait 
passer des fourmis jusqu'en l'épiderme des orteils: 

— Oui, je crois que j'ai des dispositions !... 
Oui, je crois que j'ai des dispositions. 

J'en aurais mangé sur du pain ! 

Cependant, la figure du père Croustelier valait la 
peine d'être vue. Ce bon vieux en était vraiment 
comme une tomate. 

— Bravo! Épatant! hurlait-il les bras élevés 
vers le ciel, dans l'attitude du muezzin appelant, au 
coucher du soleil, les fidèles à la prière. Voilà un 
garçon d'avenir! Hip! pour le débutant! Hurrah, 
pour le débutant! Bravo! Bravo ! 

Il braillait comme un cochon de lait, dans l'excès 
de son enthousiasme. Il finit par amener sur moi 
un de ces clignements d'œil assassins, qui en disent 
plus qu'un long poème et humilient plus qu'un 
soufflet. En même temps, il battait la mesure avec 
sa tête, il ricanait: 

19. 



222 QUAND JE PÉDALAIS 

— Ça vous la coupe, ça, mon gros. Hein, ça vous 
épate un petit peu? 

. Dédaigneux: 

— Qu'est-ce que ça a d'épatant? dis-je. Ça ne 
me coupe rien du tout. Tout le monde peut en faire 
autant. 

— Tout le monde peut en faire autant? 

— Oui, 

Ah! ce n'est pas pour faire le malin, ni pour 
pimenter ce récit d'un ingrédient de mauvais aloi ; 
mais je crus bien ma dernière heure venue! Avant 
que j'eusse pu comprendre d'où m'arrivait ce coup 
de mistral, je me sentis soulevé comme un baril 
d'anchois; deux mains plus larges que des assiettes 
s'étaient venues plaquer à mes flancs; et, à cette 
heure, les jambes ballantes, suspendu entre ciel et 
terre, je haletais, fou de terreur, dans le vide, 
tandis que, vert d'indignation, le père Croustelier 
bégayait : 

— Fichez-moi le camp! Oust! Hors d'ici! Qui 
est-ce qui m'a bâti un polichinelle pareil, un propre- 
à-rien, une buse dont on ne peut rien tirer, qui à 
l'air de chiner les autres et dit comme ça que tout 
le monde peut en faire autant? Ah! tout le monde 



LE PHÉNOMÈNE 223 

peut en faire autant? Ah! tout le monde peut en 
faire autant? Eh bien! allez en faire autant où vous 
voudrez; quant à moi je vous ai assez vu. J'en ai 
j.loin le dos d'un client comme ça, qui me casse 
mes machines les unes après les autres et me 
défonce les tibias, à coups de souliers! Voilà vos vingt 
francs! Caletez! Et essayez voir un peu de remettre 
les pieds ici : c'est à moi que vous aurez affaire. 

Là-dessus, il me déposa sur l'asphalte de l'ave- 
nue, puis se déroba à mes regards, en ramenant 
violemment sur lui la porte de son vélodrome. 

— Je n'ai que ce que je mérite, pensais-je. Si, au 
lieu de m'obstiner à travailler sur piste, j'avais tra- 
vaillé sur route, carrément, au milieu des chevaux 
et des voitures, j'en saurais aussi long que lui à 
l'heure qu'il est. Désormais, je travaillerai au Bois. 



IV 



Huit jours plus tard, le nègre du Bois de Boulo- 
gne, qui avait hérité de ma clientèle, ramassait mé- 
lancoliquement les débris de la bicyclette qu'il avait 
confiée à mes petits talents et dont je venais de 



224 QUAND JE PÉDALAIS 

casser la fourche, en me butant dans un tronc d'ar- 
bre, quand un jeune homme s'approcha de lui: un 
jeune homme à la face doucement hébétée, au sou- 
rire dont la niaiserie défiait toute comparaison, aux 
yeux jaunes et ronds émergés des orbites et pareils 
à des boules de crottin frais pondues, 
Je songeai : 

— Je connais cette figure! 
Il parla. 

Je me dis: 

— Je connais cette voix ! 

— Monsieur, expliqua-t-il, c'est pour prendre une 
leçon. 

— Rien de plus facile, dit le nègre. Avez-vous 
déjà monté? 

— Non. 

— Jamais? 

— Non, Monsieur, jamais. 
Du coup : 

— Ah ça, je connais ce dialogue! 
Brusquement, je tapai mes mains l'une à l'autre; 

triomphant enfin de ma mémoire rétive et recon- 
naissant dans le nouveau venu mon phénomène de 
l'autre jour. Je comprenais tout, à présent! Depuis 



LE PHÉNOMÈNE 225 

des semaines, des mois, peut-être des années, le 
farceur faisait la bête, donnait la comédie du 
monsieur qui débute, se payait pour trois francs 
par jour la satisfaction d'étonner la galerie et de se 
concilier des admirations par ses aptitudes, il faut 
le dire, vraiment extraordinaires !... J'applaudis, 
in petto, de toutes mes forces, à son ingéniosité et 
me promis de prendre modèle sur lui du jour 
même où mes moyens me mettraient en état de le 
faire. 



LE CHEVALIER HANNETON 



LE CHEVALIER HANNETON 



i 



A Auguste Sauphar. 

Féru d'amour pour la petite Machinchouette du 
théâtre des Douces-Folies, où elle faisait le troi- 
sième coléoptère daus ie baliet des insectes du Chat 
£ chaude 7 je résolus de prendre exemple sur le capi- 
taine Fracasse, et de parvenir par le cabotinage jus- 
qu'au cœur de celle que j'aimais. 

Legourdo, que nous vîmes depuis aux Menus-Plai- 
bîçs, menait en ce temps les Douces-Folies, je dirai 
même qu'il les menait à la faillite avec une incom- 
parable dextérité. Je vins solliciter de lui un petit 
emploi dans sa troupe ( à titre purement honorifi- 

20 



230 LE CHEVALIER HANNETON 

que. est-il nécessaire de le dire?) et je demeurai 
confondu de l'accueil charmant qu'il me fit. Non 
seulement il se mit à ma disposition de la meilleure 
grâce du monde, mais encore il me proposa spon- 
tanément de m'intéresser à son entreprise pour 
une somme de cinq cents louis!... Touché de cette 
marque de sympathie, j'acceptai l'offre avec le plus 
vif plaisir. 

— Vous pouvez, me dit-il alors, vous vanter d'a- 
voir dé la veine. J'ai reçu aujourd'hui de Mar- 
bouillat. qui jouait le chevalier Hanneton, à l'acte du 
royaume des insectes, une lettre m'informant qu'il 
me lâche. Voilà tout à fait votre affaire. Soyez ici ce 
soir, à neuf heures et demie. 

Je m'exclamai: 

— Comment, ce soir !... C'est ce soir que je 
débuterai? 

— Sans doute. 

— Diable! fis-je à mi-voix, en effritant du bout 
de mon ongle le cratère de la petite verrue qui fleu- 
rit a l'extrémité de mon appendice na^al. c'est peut- 
être un peu nrécipité. Je n'y mets aucune préten- 
tion ; cependant, je voudrais débuter dans des condi- 
tions convenables ; je ne tiens pas à me faire 



LE CHEVALIER HANNETON 231 

emboîter devant la petite Machinchouette. Or. pour 
peu que le chevalier Hanneton ait seulement deux 
cents lignes à dire... 
A ces mots: 

— Rassurez-vous, dit Legourdo, les doigts agités 
dans le vide en un geste pacificateur; le rôle n'a pas 
cette importance. Il est tout de finesse et de tenue. 
Tranchons le mot: c'est un rôle muet. 

Puis voyant mon front s'empourprer d'une rou- 
geur d'humiliation: 

— Je m'empresse d'ajouter, reprit-il, qu'il est 
d'un effet certain. 

— Oui.' 

— Oui.., et — qualité appréciable — dénature 
à avantager la plastique des personnes bien faites. 

— Ah ! ah ! 

— Voilà qui vous décide? 

— Un mot encore, répondis-je. Comment est-ce 
que je serai habillé? 

— En or et noir. 

J'entendis mal. Je me vis costumé en vespasienne, 

et l'évoqué dégradant d'une semblable mascarade 

me jeta au violent soubresaut d'un monsieur qui 

>it une claque; mais Legourdo ayant rectifié le 



232 LE CHEVALIER HANNETON 

tir et dissipé la confusion dont je venais d'être vic- 
time, je sentis, comme Ange Pitou dans la Fille de 
M me Angot, mon cœur renaître à l'espérance. Il s'ou- 
vrit tout grand à l'orgueil lorsque mon interlocuteur, 
d'un simple et combien éloquent : « Vous apparais- 
sez par une trappe » , eut fait flamboyer à mes yeux la 
torche des gloires assurées. Quoi! tout de noir et 
d'or vêtu, j'apparaîtrais par une trappe ?... Somp- 
tueux et majestueux, lentement, je surgirais au-des- 
sus du plancher de la scène comme une manière de 
soleil au-dessus d'une espèce d'océan ?... et ceci 
dans l'éblouissement d'un jet de lumière électri- 
que?... Ne doutant pas que, dans ces conditions, je 
dusse faire sur l'esprit de la petite Machinchouette 
une impression favorable, je n'avais plus à hésiter. 
— Eh bien! c'est entendu, dis-je à Legourdo; 
vous pouvez compter sur moi. A l'heure dite je se- 
rai ici. 



II 



Et à l'heure dite, je fus là. Le régisseur de la 
scène, que j'aperçus derrière un portant, et à qui 
je vins demander, le chapeau à la main, de vouloir 



LE CHEVALIER HANNETON 233 

bien m'indiquer ma loge, fixa et arrondit sur moi 
des yeux en gueule de tromblons. C'était un homme 
formidable, aux épaules de déménageur, au crâne 
taillé dans un pavé. Comme il restait sans paroles, 
avec l'air de ne pas comprendre: 

— Ma loge?... répétai-je, ma loge?... pour m'ha- 
biller!... C'est moi qui remplace Marbouillat dans 
le rôle du chevalier Hanneton. 

Ah! il comprit du coup ! J'eus un recul terrifié. Les 
poings hauts, les mâchoires béantes, le personnage 
s'était brusquement rué sur moi, et sans que je 
pusse démêler, même d'une façon embryonnaire, le 
pourquoi de son emportement, il se mit à me cou- 
vrir d'injures, criant que je n'étais « qu'une saleté 
de figurant », demandant depuis quand « les poires » 
de mon espèce se permettaient de pénétrer sur le 
théâtre en dépit des règlements formels, disant que 
« je lui foutais des vents » avec mes petits favoris, 
et que si je ne me dépêchais d'aller retrouver les 
comparses, là-haut, au sixième étage, dans la loge 
de la figuration, il allait m'y conduire lui-même à 
coups de souliers au derrière; enfin, des choses 
très mortifiantes, d'autant plus faites pour me 
toucher que la présence de la petite Machinchouette, 

20. 



23i LE CHEVALIER HANNETON 

malencontreusement survenue au moment de l'en- 
tretien, el dont l'assassine gogueUarderie, compli- 
quée de : (( C'te gueule ! C'te gueule ! » à moi lancés 
comme des banderilles, redoublait mon humiliation. 
J'abrégeai cette scène pénible en gagnant précipi- 
tamment le sixième étage du théâtre. 

Un quart d'heure plus tard, ivre de joie, je mirais 
dans le cadre d'une glace ma triomphante silhouette 
de chevalier Hanneton. 

Mon costume me rendait pareil à un jeune dieu: 
je le dis sans fausse modestie. Matelassé ça et là de 
petits sachets ouateux. propres à souligner la grâce, 
charmante sans doute mais un peu frêle peut-être, 
de mes cuisses et de mes mollets, il se composait 
d'un collant de soie noire et d'un corselet, noir 
aussi, sur lequel mordait le vis-à-vis d'une double 
rangée de dents blanches. Deux ailes larguées dans 
mon dos y épanouissaient, — joie des yeux î — la 
splendeur de l'or en fusion, en sorte que c'était 
vraiment d'un goût exquis. Cependant, il y avait plus 
beau ; oui, il y avait plus beau encore : mon cas- 
que'.... à facettes, s'il vous plaît, verni comme des 
souliers de bal et pourvu d'une paire d'antennes 
qui dressaient vers le ciel leurs phalanges écartées, 



LE CHEVALIER HANNETON 235 

pareilles aux suppliantes mains d'une jeune mère 
implorant on faveur de son nouveau-né la pitié du 
lion de Florence. Eblouissant de mille feux et jouant 
le jais à s'y méprendre, il empiétait sur mes pom- 
mettes, masquait mon front jusqu'aux sourcils, capa- 
raçonnait mon menton depuis la lèvre inférieure, 
• emprisonnait mon nez sous une toile métallique que 
mon habilleur, homme habile, avait, au préalable, 
enduit d'un badigeonnage de pétrole destiné à don- 
ner du reflet. Je vous dis que c'était d'un goût!... 
J'avais l'air encapuchonné dans un morceau de 
charbon de terre. Oui, je devais connaître en ce 
jour à quelles acuités délicieuses peuvent atteindre 
les transports d'une personne flattée dans son 
amour-propre. N'importe, le devoir m'appelait par 
la bouche de l'avertisseur paru sur le seuil de la 
loge et hurlant formidablement: « A vous, le Hanne- 
ton !... A vous ! » Je m'élançai. La hâte légitime où 
j'étais de mordre à même mon triomphe me mettait 
des ailes aux chevilles. 



236 LE CHEVALIER HANNETON 



III 



Par les dessous du théâtre où me déversèrent des 
successions d'escaliers enténébrés et vermoulus, 
dont les marches vacillaient sous la semelle 
comme, sous la pesée du dentiste, vacillent des 
dents déchaussées, je m'aventurai avec précaution, 
voire avec un peu d'inquiétude. Brusquement, en 
effet, une terre inconnue se révélait à mes regards, 
toute une contrée insoupçonnée de pilotis enchevê- 
trés, dressés en X, en T, en H, et qu'écrasait de sa 
pesanteur un plafond fêlé de minces caustières. Et 
à la lueur jaune de quinquets brûlant mélancolique- 
ment derrière des grillages de laiton, c'était le mys- 
tère inquiétant des activités silencieuses; des ombres 
allaient et venaient, dont je distinguais les cous 
puissants émergés de tricots à bandes bleues, les 
mains en gigots de moutons, les pieds chaussés d'es- 
padrilles. Ces gens se grouillaient, il fallait voir! Ils 
tiraient sur des câbles, baladaient des portants, se 
chamaillaient les uns les autres sans que je pusse 
saisir un mot de leurs discours, tandis que le piéti- 
nement du corps de ballet roulait des bouteilles 



LE CHEVALIER HANNETON 237 

dans le plafond et qu'aux alanguissements lointains 
d'une valse gémie à l'orchestre, venait se mêler, 
tombée de la bouche d'un porte-voix comme d'une 
gouttière une trombe d'eau, la voix du chef ma- 
chiniste posté là-haut, dans la coulisse. 

— Attention!... Ouvrez les tiroirs!... 

Il disait, et au même instant une rondelle du pla- 
fond glissée sur ses rainures démasquait une gueule 
de citerne où s'engouffraient des flots de clarté et 
de mélodie. 

— Appuyez! commandait la voix. 

Et le mot n'avait pas été dit, qu'on voyait s'élever 
lentement, les pieds écartés en équerre,sur la plate- 
forme d'une planchette que chassait vers le ciel 
l'effort de huit bras nus, une forme rigide et impo- 
sante : quelque bonne fée ou quelque malfaisant 
génie ; celui-ci renfermant sur son corps ses ailes 
sinistres de chauve-souris ; celle-là s'arc-boutant à 
sa canne, et révélant, avec une tranquille impureté, 
par l'écartement de sa tunique, la splendeur char- 
nue de sa cuisse. C'était curieux et bien fait ; on 
aurait dit de la montée lente d'une fusée. Pour moi, 
j'admirais de toutes mes forces, un peu déçu, pour- 
tant, je l'avoue, car l'idée ne m'était pas venue que 



238 LE CHEVALIER HANNETON 

je dusse partager avec des étrangers la satisfaction 
d'être jeté tout vif à la surprise et aux acclamations 
d'une foule délirante d'enthousiasme. C'est vrai, 
quand on s'est habitué à se prendre pour le soleil, 
rien n'est plus agaçant et plus insupportable que de 
se buter à une concurrence. Or. comme je rêvais 
à ces choses, voici que s'éleva de nouveau, dans le 
silence bourdonnant des dessous, l'organe toni- 
truant du chef machiniste. 

— Attention ! 

Je tendis l'oreille, visité d'un pressentiment. 

— Amenez le chevalier Hanneton. 
Le chevalier Hanneton?... 

Je devins pâle, 

Mon sang afflua à mon cœur où il sonna à coups 
de bélier. Ah! l'approche des victoires certaines! le 
seuil enfin aperçu, des paradis convoités longue- 
ment ! À travers le trouble indicible où tout mon 
être se liquéfiait, une vision m'illumina; je vis la 
salle debout, saluant en ma personne, d'applaudis- 
sements unanimes, le lever d'un astre nouveau, 
cependant que, frappée du coup de foudre, la petite 
Machinchouette éperdue, ramenait ses mains sur 
son cœur pour en comprimer les battements. Je 



LE CHEVALIER HANNETON 239 

m'approchai; une planchette de bois me reçut, un 
plateau dont maintenaient les bords quatre grands 
gaillards accroupi-. 

L'un d'eux me questionna. 

— Vous y êtes? 

— Oui, répondis-je, après m'être assuré de la 
main que les petits matelassés ouateux de mon 
collant étaient toujours à la même place. 

L'autre alors : 

— Bon !... Tenez-vous droit, les bras au corps et 
les talons sur la même ligne. Et ne craignez rien; il 
n'y a pas de danger! 

Comme il achevait : 

— Appuyez ! meugla lugubrement le porte-voix 
acoustique. 

D'un mouvement simultané, les quatre accroupis 
se dressèrent. J'eus l'impression d'une poussée 
brusque, me projetant de bas en haut par la pé- 
nombre, et saoul d'orgueil, défaillant à l'avance 
sous le poids des gloires qui m'attendaient... j'allai 
taper de mon crâne au plancher de la scène! La 
trappe, que les machinistes avaient oublié d'ouvrir, 
arrêta au passage l'essor sonore de ma tête, laquelle, 
à l'instant même, rentra en mes épaules, telle, à la 



240 LE CHEVALIER HANNETON 

foire au pain d'épices, la tête enturbannée du Turc, 
sous le coup de massue de l'amateur qui a parié de 
faire sortir Rigolo. 



L'ART DE CULOTTER UNE PIPE 



21 



L'ART DE CULOTTER UNE PIPE 



A Paul Gégnon. 

Ma femme m'ayant donné, à l'occasion de ma 
fête, une pipe en écume de mer, je ne fis ni une ni 
deux : je pris mon chapeau, je mis mes bottes et je 
courus fumer mon cadeau à la terrasse du petit 
café dont je suis l'habitué fidèle. Attablé depuis dix- 
minutes devant une consommation, je regardais 
grouiller la foule en tirant de mon tuyau d'ambre 
des extases avec des bouffées, quand un vieillard 
vint à passer. A ma vue, il s'arrêta net ; il devint 
blême, puis livide, et tout à coup se précipitant 
sur ma pipe, il me l'arracha de la bouche en criant : 
« Mi>érablc fou ! » 

Mon premier mouvement fut de me lever et de 



244 l'art de culotter une pipe 

reprendre à coups de poing mon bien. Par bon- 
heur, mes yeux se fixèrent sur les cheveux de neige 
de mon agresseur, circonstance qui eut pour effet 
de me ramener à la modération. Je me souvins du 
De senectute, du passage si plein d'émotion où 
l'avocat des Pisons rend hommage à la vieillesse, 
dit les égards qui lui sont dus, rappelle qu'au 
temps où Athènes florissait, le Sénat, dans les jeux 
publics, se levait à l'entrée des plus vieux ainsi 
qu'à l'entrée des plus belles. Je me rassis donc et, 
simplement : 

— En voilà un vieux trou-de-balle, dis-je. Vou- 
lez-vous bien me rendre ma pipe ! 

Lui, cependant, avançait vers ma face sa face 
aux lèvres balbutiantes, aux sourcils alourdis de 
haine. Ses regards, entrés dans les miens, fouil- 
laient jusqu'au fond ma pensée, comme pour y 
traquer des remords. 

De cette voix profonde où gronde le trémolo des 
indignations qui se contiennent : 

— Insensé ! reprit-il enfin. Quoi ï vous avez une 
pipe d'écume et vous la fumez en plein air! ! ! 

— Eh bien? dis-je. 
Il répondit : 



l'art de culotter une pipe 245 

— Eh bien, de deux choses l'une : ou vous êtes 
un pauvre ignorant, ou vous êtes le dernier des 
hommes. 

Ce langage plein de sévérité ne me laissa pas 
indifférent. Il me donna à supposer que j'avais 
commis sans le savoir quelque déplorable hérésie, 
en sorte que j'engageai le vieillard à me fournir 
des éclaircissements. Je le priai en même temps de 
me restituer ma pipe, ce qu'il se montra prêt à 
faire; mais, comme j'avançais les doigts pour m'en 
saisir, il la recula d'un geste brusque et avec de tels 
éclats de voix que les passants s'en émurent : 

— Pas par là! Pas par le fourneau? A-t-on idée 
d'une chose pareille?... Vouloir prendre par le 
fourneau une pipe en écume de mer ! 

Étonné et vaguement inquiet, je l'allais prendre 
par le tuyau, quand : 

— Pas par le tuyau non plus ! hurla de nouveau 
le personnage. Avez-vous perdu tout bon sens, que 
vous songiez, ayant une pipe en écume, à la 
prendre par le tuyau? 

Alors je me sentis plein de trouble; et tandis 
que l'inconnu, ayant tapé ma pipe au zinc de mon 
guéridon pour en faire tomber le culot, la recou- 

21. 



246 l'art de culotter une pipe 

chait en la soie ponceau de son écrin qu'il refer- 
mait ensuite avec un soin pieux, je pris la parole 
en ces termes : 

— Plus je vous regarde, plus je vous écoute, et 
moins je doute que je doive voir en vous un homme 
en dehors du commun. A mon sens, vous savez 
mille choses que je suis loin de soupçonner, mais 
surtout je vous crois passé maître en l'art singu- 
lièrement délicat de pratiquer la pipe en écume de 
mer. Je lis sur votre visage que j'ai deviné la 
vérité. Combien j'envie votre expérience!... Avec 
quelle volupté j'en recueillerais les fruits?... 
Mettez donc le comble à vos bienfaits; prenez un 
siège, bon vieillard, acceptez une consommation, et 
inondez d'un flot de clarté les ténèbres inexplorées 
où croupit ma triste ignorance. 

C'était un homme d'une grande bonté. II se 
rendit à ma prière. Or, en cette journée mémo- 
rable, je devais à plusieurs reprises sentir des 
étonnements s'épanouir au fond de moi, ainsi que 
de larges fleurs. 

Tout d'abord, ayant jeté les yeux sur la poche de 
mon veston où se carrait un paquet de scaferlati à 
la gueule béante et brune, il critiqua, non sans 



l'art de culotter une pipe 217 

aigreur, cette obstination des fumeurs à ouvrir 
leurs paquets «Je tabac en faisant éclater la bande, 
timbrée au cachet de la régie, qui les ligotte d'un 
_<> et fragile ceinturon. Il exposa que la pipe 
urne demande à être bourrée contrairement au 
fil du tabac et dans le sens de la hachure, vu les 
lois de la pesanteur, l'attraction des corps par le 
centre de la terre et les tendances de la nicotine à 
se masser dans le fond de la pipe au lieu de se 
répartir avec une heureuse équité sur l'ensemble 
de la paroi : d'où l'obligation absolue de pratiquer 
l'opération césarienne aux paquets de cinquante 
centimes, sous peine d'exposer la pipe qui en 
recevrait le contenu à se voir culottée comme par 
un cochon. Il loua ensuite en termes chaleureux 
l'excellence de l'écume de mer, exalta les vertus 
sans nombre de ce calcaire qu'il compara, pour la 
susceptibilité, à la fleur du magnolia dont se flétrit 
la blancheur de porcelaine au plus léger attouche- 
ment. Mais comme il insistait sur ce point, en 
revenant toujours et sans cesse aux porosités de 
l'écume, « autant de cellules grandes ouvertes à 
l'encrassement du suint humain », j'objectai mon 
impuissance à réformer la nature, les vains efforts 



248 l'art de culotter une pipe 

où je me fusse consumé en vue de m'opposer à la 
transpiration de mes extrémités supérieures. Je 
conclus en demandant par quel bout il convenait 
que je m'emparasse de ma pipe le jour où je vou- 
drais la fumer, car encore fallait-il qu'elle passât 
par mes doigts avant d'arriver à mes lèvres. 
Quelle devait être ma surprise ! 

— On ne prend une pipe d'écume ni par un bout 
ni par un autre, répondit avec gravité mon savant 
interlocuteur, si ce n'est la main gantée de fil. Je 
dis de fil ; car le moutonneux du gant de Suède 
n'est rien moins qu'un antre à microbes, et le che- 
vreau, par son glacis, est ennemi de lécume de 
mer dont il enveloppe le poli naturel d'un revê- 
tement artificiel, vaguement oléagineux et tout à 
fait indélébile. Apprenez de moi cette vérité. 

Il discourait d'abondance, élevant de temps en 
temps vers le ciel l'index de la conviction, et 
lâchant par-ci par-là des apophtegmes dans le goût 
suivant : 

— L'écume de mer est parcelle de Dieu ! 
Ou: 

— L'homme qui galvaude une pipe en écume 
de mer est un père qui conduit lui-même, dans 



l'art de culotter une pipe 249 

le sentier de la débauche, la vierge qui lui doit 
le jour. 
Ou: 

— Qui rougit de son origine est indigne d'en 
avoir une, a dit un philosophe profond. Qui, ayant 
une pipe d'écume, n'a pas pour elle les égards 
qu'elle mérite, est indigne de la conserver, oserai- 
je ajouter avec lui. 

J'étais dans l'admiration. 
Il poursuivit : 

— Si vous voulez mener à bien le culottage de 
votre pipe, il convient que vous la fumiez deux, 
trois ou quatre fois par jour (le détail est sans 
importance), mais toujours aux heures précises où 
vous l'aurez fumée la veille, en ayant soin d'as- 
pirer les bouffées à intervalles réguliers : ceci dans 
une pièce bien close, carrelée en glaise de Hom- 
bourg, et d'une superficie non supérieure à huit 
mètres carrés et demi. Vous allez comprendre 
pourquoi. Le culottage n'est pas seulement dû à 
l'absorption du jus de tabac par une terre plus ou 
moins dense. Non. Il dépend dans une large mesure 
du milieu atmosphérique au sein duquel il se déve- 
loppe, et qui ne doit être ni trop échauffé ni trop 



2550 LART DE CULOTTER UNE PIPE 

froid. Vous comprenez donc l'avantage qu'il y a à 
fumer dans une pièce étroite, c'est-à-dire dans un 

AIR AMBIANT QUE LE FOYER INCANDESCENT CONTENU AU 
FOURNEAU DE LA PIPE ATTIÉDIT PAR LENTES GRADUA- 
TIONS : champ supérieurement favorable à la marche 
de l'opération entreprise î Quant à la giaise de 
Hornbourg. elle lui est indispensable, étant re- 
connue pour contenir une certaine quantité de 
chlorure de calcium, par conséquent pour ab- 
sorber l'humidité de l'atmosphère, laquelle n'est 
pas moins funeste aux pipes en écume de mer 
qu'aux personnes faibles de poitrine. C'est vous 
dire ce qui vous attend si, occupant un logement 
carrelé de glaise commune, vous ne faites procéder 
dès ce soir aux réparations qui s'imposent : votre 
pipe est fichue d'avance. 

Là-dessus, il me demanda à quel étage j'habi- 
tais et sur lequel des quatre points cardinaux 
ouvraient les croisées de la chambre où j'avais 
coutume de fumer. J'entrai dans des explications, 
mais à mesure que je parlais, disant que j'étais sur 
la cour, que j'occupais rue Xeuve-Coquenard un 
petit logement au cinquième, que mes croisées 
donnaient sur le midi et cœtera, et cœtera, lui 



l'art de culotter une pipe 2ol 

s'effarait; il prenait des mines désolées, poussait 
de petites exclamations plaintives : 

— Ah!... Eh!... Oh!... Mais c'est de la dé- 
mence!... Mais ça passe la compréhension!... Mais 
ce serait à crever de rire si ce n'était à pleurer 
de ch.-grin !... Au midi? Au midi? Vous avez une 
pipe d'écume et vous croyez que vous la culot- 
terez dans un logement exposé au midi? 

Il pouffa, apitoyé. 

— Allons, c'est une dérision!... Mon cher Mon- 
sieur, il faut déménager tout de suite ou faire votre 
deuil de votre pipe. 

— Mais... 

— Croyez-moi; rentrez chez vous, donnez congé 
à votre concierge et allez demeurer à l'hôtel, chez 
un ami, dans une mansarde, n'importe où, pourvu 
seulement que vous preniez jour sur le nord !... 

— Pourquoi ça? demandai-je. 

— Pourquoi ? — Pour échapper à l'action du 
soleil, parbleu ! qui est préjudiciable, au delà de 
toute expression, aux pipes en écume de mer! 

— Comment, le soleil?... 

— Naturellement!... Le soleil, vous ne l'ignorez 
pas, a pour effet de hâler les objets. Or, qu'est 



252 l'art de culotter une pipe 

le hàle, sinon une façon du culoltage, et que 
prétendez-vous espérer, je vous le demande, d'une 
pipe à la fois culottée et à l'endroit et à l'envers, 
donc partagée entre deux forces égales, faite» 
sinon pour s'anéantir du moins pour se neutraliser 
en une teinte douteusement malpropre et sau- 
poudrée de taches de rousseur comme le visage 
d'une vachère. 

— Fort bien, dis-je. Puisque c'est comme ça, je 
vais prendre un parti énergique : je ne fumerai ma 
pipe que la nuit. 

A ces mots : 

— Vous aurez raison, fît le professeur de culot- 
tage. Toutefois vous devrez prendre garde à ne pas 
la fumer plus de sept fois par mois. 

— A cause? 
Il répondit : 

— A cause de la lune, dont la lumière n'est sans 
danger pour les pipes en écume de mer que pen- 
dant le premier quartier. 

Puis, ayant deviné ma stupeur au muet bâille- 
ment de ma bouche, il m'initia à certaines parti- 
cularités de la planète en question. Il me dépei- 
gnit l'influence de cet astre, réputé mort, sur les 



l'art de culotter une pipe 253 

êtres et sur les choses; son action sur les marées, 
sur les femmes et sur le collage du vin. Je sus 
ensuite que la lumière de la lune agit sur certains 
calcaires, au point de les ronger comme le vitriol 
ronge les pièces de cinquante centimes, à preuve 
la cathédrale de Meaux dont la façade s'effrite 
chaque jour et tombe peu à peu en poussière. 
Cet exemple me bouleversa, en m'ouvrant de 
fâcheux horizons sur le degré de résistance des 
pipes en écume de mer comparé à celui des cathé- 
drales gothiques. J'appris enfin qu'il est urgent 
de ne point se servir d'une pipe en écume : 
1° quand il fait beau, — à cause de la séche- 
resse; 2° quand il fait mauvais, — à cause de 
l'humidité. Ces curieuses révélations emplissaient 
mon âme de surprise, mais de consternation aussi, 
car je sentais en moi, lentement, s'infiltrer la 
terreur de ne jamais me trouver dans des con- 
ditions satisfaisantes. 



22 



UNE OPPOSITION 



UNE OPPOSITION 



8 mars. — Race abjecte des domestiques! Je 
viens de flanquer à la porte Bonnumour, mon 
valet de chambre. Depuis longtemps je le soupçon- 
nais de me dérober mon argent et de boire le vin 
de ma cave; une goutte d'eau a fait déborder le 
vase. 

Voici. 

Je travaillais à mettre en ordre les livres de ma 
bibliothèque, quand le bruit d'une discussion arriva 
jusqu'à mon oreille. Ayant ouvert la fenêtre de 
mon cabinet, je distinguai la voix de Bonnumour 
et aussi celle de son père, vieillard de soixante- 
seize ans, cassé et humble, que je fais semblant de 
ne pas apercevoir par l'huis entrebâillé de l'office, 



258 UNE OPPOSITION 

les jours (d'ailleurs assez rares) où il vient bavarder 
avec son garçon en dégustant un bol de consommé 
qui n'est, mon Dieu ! pas dans le programme, ou 
en épluchant de son couteau l'os d'une côtelette de 
porc frais destinée en Drincipe à mon repas du 
lendemain. 

« Mauvais fils ! larmoyait le vieux. Tu laisses 
ton père mourir de faim. » 

« Vous êtes une pratique! criait l'autre! une 
pratique et un carottier. Fichez - moi le camp, 
vieille canaille ! » 

Mais le bonhomme : 

(( Ma pension ! ma pension ! Paye-moi ma pen- 
sion, voleur ! Il y a plus de quatre mois que tu ne 
m'as versé un sou. Tu me dois deux cents francs; 
je les veux. » 

Je compris. Le père Bonnumour, cela me revenait 
tout à coup, avait troqué à son fils ses trois mille 
francs d'économies arrachées centime par centime 
à cinquante années de travail, de privations, de 
noble et auguste misère, contre un viager de trente 
louis, que le gaillard, bien entendu, gardait scru- 
puleusement pour soi, se moquant bien que son 
père fût sans pain, pourvu qu'il pût s'enivrer, lui, 



UNE OPPOSITION 259 

jusqu'à en tomber comme une brute , chez les 
marchands de vitriol. Scélérat!... L'indignation me 
prit. Je courus d'une traite à l'office, j'en repoussai 
violemment la porte ; je mis vingt francs dans la 
main du père et je réglai son compte au fils; après 
quoi : du balai! oust! hop! 

Je n'ai plus qu'à brûler du sucre. 

10 mars. — Bonnumour m'était odieux. Je ne 
m'en étais jamais douté, et je m'en rends brusque- 
ment compte au soulagement que je goûte à ne 
plus le sentir près de moi. Je me rappelle avoir, 
vers vingt ans, éprouvé la même impression de 
bien-être en me découvrant épuré d'un tas de 
mauvais sentiments, de petites bassesses anonymes, 
qui me souillaient honteusement et ne paraissaient 
cependant pas m'avoir gêné outre mesure. 

20 mars. — Je reçois l'exploit que voici : 

OPPOSITION 

L'an mil huit cent quatre-vingt-seize, le vingt 
mars, à la requête de M. Bonnumour , domicilié à 
Paris, fai, Jean-Bonaventure-Christophe Legruyer, 
huissier au tribunal de l re instance séant à Paris, 



260 UNE OPPOSITION" 

déclaré au sieur La Brige, domicilié en ladite ville 
où étant et parlant à son concierge , que le requérant 
s oppose à ce quil se dessaisisse, paie et vide ses mains 
d'aucune somme , de deniers, d'autres choses quel- 
conques qu'il aura droit ou devra à M. Bonnumour 
Jean-Philippe, fils légitime du sus-nommé, et ce pour 
avoir paiement de la somme de deux cents francs, 
montant des arriérés d'une pension viagère assurée à 
celui-ci par celui-là, par acte en bonne et due forme 
fait dans les termes requis par la loi. sous réserve de 
tous autres dus, à peine de tous dommages et intérêts, 
et lui ai laissé cette copie : coût, huit francs vingt 
centimes. 

Legrcter. 

Qu'est-ce qu'on vient me chanter? je ne dois 
rien au fils Bonnumour, je n'ai donc rien à payer 
au père. 

Je retourne son papier timbré à l'officier minis- 
tériel avec une fin de non-recevoir. 

23 mars. — Par instants , l'idée me revient de 
l'opposition Bonnumour. D'une part j'ai envie 
d'en rire et malgré moi je ne puis me défendre d'un 
sentiment de vague tristesse. Que le père Bonnu- 



UNE OPPOSITION 2G1 

mour déraisonne, qu'il pousse l'ingénuité au point 
de revendiquer à son profit une somme d'argent 
que je ne dois ni à lui ni a d'autres, soit ! ça n'a 
rien qui doive m'étonner, venant d'un vieillard en 
enfance. Mais une chose me stupéfie. Un homme 
s'est trouvé à même d'ouvrir à la lumière les yeux 
de cet aveugle et il les lui a laissés clos ! Il n'avait 
qu'une parole à dire et il n'a pas ouvert la bouche! 
Et cet homme, c'est un de ces hommes que la loi 
arme de son glaive, en lesquels s'incarne, se per- 
sonnifie, cette chose sacrée entre toutes, faite pour 
occuper dans la vénération des gens de bien la pre- 
mière place après Dieu : la Justice ! 

Est-ce à dire que j'accuse l'huissier d'avoir sciem- 
ment, de gaieté de cœur, carotté au père Bonnumour 
huit francs dont eût vécu huit jours ce pauvre 
homme si digne d'intérêt? Non. J'ai trop le respect 
de mes semblables pour m'attarder une seule 
minute dans le fumier d'une telle hypothèse. Mais 
il est un fait indéniable : nous vivons en des temps 
douteux, d'une désespérante veulerie, où la véri- 
table honnêteté ne se sent guère plus à son aise 
qu'une femme de mœurs irréprochables dans un de 
ces milieux bâtards, à la fois strictement corrects 



262 UNE OPPOSITION 

et manifestement équivoques, devenus si fréquents, 
hélas! Tout se relâche, toutse détend. La correction. 
— ce mal né d'hier et dont nous périrons demain, 
si nous n'y mettons bon ordre — nous envahit de 
jour en jour : sournoise et doucereuse ennemie, 
perfide compromis des consciences qui capitulent 
sans en convenir, ne se sentant pas le courage 
■d'être carrément des putains et de descendre sur 
le trottoir. C'est elle qui est la cause de tout; c'est 
«lie qui initie les hommes à l'art de danser sur les 
œufs, de côtoyer les précipices et de ne plus faire 
leur devoir tout en s'acquittant de leur tâche. 
L'huissier a-t-il fait autre chose, dans le cas dont 
il est question? 

Même jour. — C'est aux gens de bon sens et de 
conscience à réparer lorsqu'ils le peuvent les torts 
des fous et des indifférents. J'ai adressé au père 
Bonnumour un mandat-poste de dix francs et le 
conseil d'en rester là, sous peine pour lui de se 
mettre sur le dos des frais aussi lourds qu'inutiles, 
et que je ne lui rembourserais plus, bien entendu. 

9 avril. — Deuxième exploit!... Je suis cité à 
■comparoir le 25 du présent mois, devant la 3 e cham- 



UNE OPPOSITION 

bre civile, pour m'entendra condamner à payer 
deux cents francs au père Bonnumour. Or, le père 
Bonnumour, cette fois, ne pèche plus par simple 
Tance. Alors quoi?... Ce bon vieillard serait-il 
une simple canaille? Je commence à partager sur 
ce point, l'opinion de son excellent Bis. Si j'avais 
su, j'aurais gardé mes dix francs. Quant à me 
rendre au tribunal, point! Je vis en paix à Saint- 
Mandé. entouré de mes bètes. qui m'adorent, et de 
mes rosiers, qui m'embaument. Je ne m'arracherai 
certainement pas à la douceur de tant de calme 
pour aller respirer une journée entière l'air infecté 
des salles d'audience. Aussi bien, qu'irais-je faire 
là-bas? J'ai le bon droit de mon côté, et quand le 
diable serait là. nous avons des juges àPari^. 

26 avril. — Elle est raide! Je suis condamné. 

On dit du véritable sage qu'il ne doit s'étonner 
de rien. J'avoue pourtant que, cette fois, les bras 
me tombent. 

N'importe, il faut que je me retourne. Je vais 
écrire à mon homme d'affaires de venir déjeuner 
avec moi. 

28 avril. — Mon homme d'affaires, Destenet, est 



264 UNE OPPOSITION 

le plus charmant des hommes. Quel agréable com- 
pagnon! Quel gai et réjouissant compère! Sa con- 
versation éclate à chaque instant, en piquante! 
saillies, en bons mots, en observations ingénieuses 
Et si bien élevé, avec ça !... Une seule chose en lui 
m'énerve : son énigmatique et latente raillerie 
aussitôt qu'il vient à parler des choses de sa pro- 
fession. Alors, on ne saurait définir quelle transfor- 
mation étrange s'opère à l'instant même sur les 
traits de son visage, demeuré — remarquez ceci — < 
imperturbablement égal, précisément, exactement, 
indiscutablement le même qu'une minute aupara- 
vant. Sur cette face impassible et grave, des gaietés 
se sont allumées, évidentes et insaisissables ; infor- 
mulées et manifestes. Qu'est-ce qui rit ainsi en lui? 
Je ne sais pas. Le regard? Peut-être. La bouche? 
C'est possible. Rien et tout. Je vous dis que c'est 
exaspérant! Les femmes du monde devant lesquelles 
on vient à louanger les vertus d'une amie à elles, 
ont cette expression équivoque, à la fois discrète et 
goguenarde, qui approuve et hurle de joie. Ça ne 
fait rien : c'est un gentil garçon. Je me fais fête 
de l'avoir demain pour convive. 
29 flî)HI, soir. — Destenet sort d'ici. Il m'a dit 



UNE OPPOSITION 26") 

que j'étais dans mon tort, — chose quo je n'eusse 
point soupçonnée et qui, en dépit de mille raisons 
toutes plus excellentes les unes que les autres, 
continue à me trouver sceptique. Au reçu de l'op- 
position «lu 20 mars, j'aurais dû Caire ce qu'il appelle 
la déclaration affirmative, c'est-à-dire la dénoncer 
comme non fondée et, par conséquent, comme non 
recevable, ceci au greffe et par ministère d'avoué. 
J'en aurais été quitte [tour quinze francs. Faute 
d'avoir su, il faut maintenant : 

1° Que je fasse opposition au jugement qui m'a 
condamné par défaut, — toujours par ministère 
d'avoué ; 

2° Que je fasse déposer sur le bureau du tribunal 
des conclusions tendant à ce que le père Bonnu- 
mour soit débouté de sa demande, — par ministère 
d'avocat, cette fois. Car la loi, en matière civile, ne 
reconnaît pas à un monsieur le droit de se défendre 
lui-même. Il lui faut prouver son bon droit par 
l'intermédiaire d'un tiers payé cent ou cent cin- 
quante francs pour s'improviser le porte -parole 
et démontrer la probité d'un homme dont, la veille 
encore, il ignorait le nom, la naissance!... 

Oui? Eh bien! le père Bonnumour paiera ça plus 

23 



266 UNE OPPOSITION 

cher qu'au marché. En avant le papier timbré et la 
phalange des robes noires! Mon procès est imper- 
dable. Débouté de sa plainte imbécile, cette vieille 
canaille, père de canaille, aura tous les frais sur 
le dos; comme il n'en a pas le premier sou, à 
lui la contrainte par corps ! Ce sera bien fait. J'en 
ai assez; je passe ma vie à essayer de repêcher des 
malfaiteurs noyés dans leurs propres immondices ; 
c'est trop bête. Si encore ils ne se moquaient pas 
de moi... 

4 mai. — Je fais opposition dans les formes. 
Voilà l'affaire engagée. 

20 août. ' — L'affaire est inscrite au rôle. Elle 
sera appelée le 1 er septembre. 

1 er septembre. — Renvoi de mon procès à quin- 
zaine. Je regrette de m'ètre dérangé. 

16 septembre. ■ — Deuxième renvoi. Même obser- 
vation. 

30 septembre. — Troisième renvoi. Même obser- 
vation. 

15 octobre. — La cause est, enfin, appelée. 

15 octobre, soir. — A huitaine pour le jugement; 
mais l'affaire est dans le sac. Le président est un 



UNE OPPOSITION 267 

homme plein de bon sens : c Il ne sul'lit pas, a-tril 
dit à l'avocat du père Bonnumour. de réclamer 
deux cents francs pour que les juges vous les 
accordent. II faut prouver qu'on vous les doit. 
A ce compte-là, vous pourriez réclamer un mil- 
lion. » Ça crere les yeux d'évidence. 

±± octobre. — Ça y est; le vieux est rincé. Il est 
débouté de sa plainte et condamné aux dépens. 
Mon avocat me coûte dix louis, mais j'en ai pour 
mon argent, puisque je goûte l'ineffable joie de 
fouler aux pieds un coquin. Vivent les honnêtes 
gens ! La justice est de ce monde. Quand on est 
dans le vrai, on finit toujours par avoir raison. 

5 novemfsre. — Ce qui m'arrive dépasse en extra- 

ince tout ce qu'on peut imaginer. Convaincu 

d'imposture, le père Bonnumour a été condamné, 

comme c'était justice, à payer les pots cassés; mais 

LA LOI VEUT QUE DANS LES PROCÈS ENTRE PARTICULIERS, 
LA PARTIE GAGNANTE PATE POUR L'AUTRE, SI CELLE-CI EST 

reconnue insolvable. Or, c'est le cas du père Bon- 
numour. En sorte que, submergé de mon bon droit 
au su et au vu de tout le monde, le front chargé et 
surchargé des lauriers du triomphateur, je n'ai plus 



268 UNE OPPOSITION 

qu'à payer six cents et quelques francs, montant 
des frais du procès, la gloire d'avoir démontré que 
je n'en devais pas deux cents!... 

J'ai un fils de dix-neuf ans. Le jour où il atteindra 
sa majorité, je lui ferai flanquer un conseil judi- 
ciaire, ce qui le rendra insolvable, le mettant ainsi 
à l'abri des monstruosités de la loi. Voilà. Et si, de 
cet instant, il essaye d'abuser de la situation pour 
ne pas payer ce qu'il doit ou pour dépouiller son pro- 
chain, c'est à moi qu'il aura affaire. 



LIEDS DE MONTMARTRE 



LES MÉTÉORES 
PANTHÉON -COURCEL LES 



23. 



LES METEORES 



« Ne voyez-vous pas dans le chapeau 
haut de forme quelque chose de sombre 
et de surnaturel?... une sorte de mé- 
téore ténébreux? » 



Stéphane Mallarmé. 



I 



Le chapelier dans sa boutique , la plume aux 
doigts, les yeux lentement abaissés du haut en bas 
d'un folio de Grand Livre, faisait le compte des 
chapeaux vendus et se réjouissait in petto des béné- 
fices réalisés, quand Roté entra en coup de vent. 
Chaussé de neuf et ganté de clair, mais coiffé d'un 
haut-de-forme aux rousseurs ardentes évoquant à 
la fois le reflet de bassinoire et le sein de Sarah la 
baigneuse, il se rendait au rendez-vous qu'avait 



272 LIEDS DE MONTMARTRE 

daigné lui accorder M me de Proutrépéto. C'était un 
homme au visage neutre encadré d'un de ces mois 
duvets dont une vierge ne saurait contempler sans 
rougir l'obscénité énigmatique, indiscutable et ré- 
voltante. Des espérances, nichées en ses coins ch 
bouche, y souriaient avec malice, et, dans ses pru- 
nelles élargies, — pâtés d'encre en l'azur limpide 
des iris — s'alanguissait l'extase des spasmes de 
bientôt. 

Il fit trois pas en avant, et : 

— Afin, dit-il. de me rendre au rendez-vou> que 
la très chère m'a donné, — lirelirelé; gratte-moi le 
nez: voici mon cœur, ce damné! — avec, décem- 
ment, sur ma tête, quelque chose de sombre et de 
surnaturel : je désirerais un météore aussi ténébreux 
que possible, du prix de seizs à dix-huit francs. 



II 



Ayant chassé sur ses coulisses la glace sans tain 
d'un placard où des hauts-de-forme étages dor- 
maient immobiles sur leurs ailes , tels de gros 
oiseaux au repos, le chapelier, d'une main que gui- 



LES MÉTÉORES 273 

dait L'expérience et la longue pratique des choses, 
prit un chapeau dont il coiffa Roté. 

— Voici qui va des mieux, dit-il. 

Dehors, l'accalmie s'était faite. Le beau temps 
remplaçait l'orage, et, à travers les brumeo d'une 
bouderie dernière, le rire, l'adorable rire, du soleil 
réconcilié, était celui d'une jeune épousée à travers 
les gazes de son voile. Roté, qu'un fiacre attendait 
à la porte, la roue dans la boue du ruisseau, régla 
son dû, se retira... et passa sous la bâche baissée 
de la boutique au moment où la boutiquière en 
soulevait avec un balai le fond bombé comme un 
hamac et gonflé d'eau comme une ampoule. Ça ne 
traîna pas. Une cataracte culbutée en dévala à 
l'instant même sur le chapeau neuf de Roté, qui 
ne se livra d'ailleurs à aucun commentaire, étant 
ennemi, par principe, des démonstrations super- 
flues et des paroles inutiles. Simplement, il re- 
broussa chemin, réintégra la chapellerie, et, au 
chapelier un peu étonné de le revoir : 

— Afin, dit-il, de me rendre au rendez-vous que 
m'a donné M me de Proutrépéto — lirelirelo, gratte- 
moi le dos, mon cœur rit à son bourreau — avec, 
décemment, sur ma tête quelque chose de sombre 



274 LIEDS DE MONTMARTRE 

et de surnaturel, je désirerais uu second météore, 
non moins ténébreux que le premier, et. comme 
lui. de seize à dix-huit francs. 



III 



Le commerçant s'était remis à ses comptes. 

Il retourna à son placard. 

Un instant , les mots indistincts , glissés tout 
mouillés de salive le long du porte-plume qui lui 
barrait les dents, il glorifia le nouveau haut-de- 
forme dont il décorait le haut-de-chef du pré- 
posé aux faveurs de M me de Proutrépéto. Et le 
fait est que celui-ci , tandis qu'il gagnait la sor- 
tie . en emporta la vision radieuse, hérissée de 
colonnes de lumière essentiellement surnaturelles 
et météorologiques, — vision cueillie au passage, 
d'un coup d'oeil, dans le reflet penché d'un miroir. 
Le beau chapeau!... La fatalité qui veillait, voulut 
que l'heureux préposé en tapât violemment le faîte 
dans le chambranle supérieur de son fiacre, comme 
il s'enlevait avec grâce sur le marchepied du susdit. 
En sorte que, cette fois encore, la question fut tôt 
tranchée. Soulevé comme avec un levier au-dessus 



LES MÊTÉOF 275 

du crâne de son propriétaire, projeté de là parle 
vicie des espaces, le chapeau neuf s'y comporta 
avec l'indépendance fougueuse d'un météore qu'il 
était, battant les murs, brûlant le pavé, semant 
l'effarement et le trouble et faisant les quatre cents 
coups. Ça pouvait durer des années. Par bonheur. 
Dieu aussi veillait! Le cylindre d'une écraseuse qui 
déboucha fort à propos d'une avenue avoisinante, 
fournit au drame son épilogue; sur quoi Roté ren- 
tra en la chapellerie et dit au chapelier surpris de 
plus en plus : 

— Afin de me rendre au rendez-vous que m'a 
donné la très chère — lirelirelaire , gratte-moi le 
blair, j'ai joui, puisque j'ai souffert — avec, décem- 
ment, sur ma tête, quelque chose de sombre et de 
surnaturel, je désirerais un troisième météore, du 
même prix que les deux premiers et également 
ténébreux. 



IV 



Avec ses alternatives d'éclaircies et de giboulées, 
mars, pas fixé, est assommant. Il fait songer à ces 
donzelles qui, tour à tour, rient, pleurent, chan- 



276 LIEDS DE MONTMARTRE 

tent. grognent, soupirent à propos de rien, puis 
rigolent sans savoir pourquoi, et desquelles on 
prendrait plaisir à réformer le naturel fantasque à 
grands coups de pied au derrière. Une minute ré- 
curé, ses amoncellements de nuages chassés vers 
l'horizon par le balai de saint Pierre, concierge au 
Paradis, ainsi que chacun sait, le ciel, déjà se rem- 
brunissait, et. lourd d'une ondée prochaine, tour- 
nait au noir comme l'œil d'une maîtresse jalouse 
qui a trouvé une facture de fleuriste dans la poche 
de son cher et tendre. Même, Roté, quand il repa- 
rut, eut une moue significative, pris de la crainte 
de le voir s'effondrer tout à coup et crouler sur sa 
tête en une trombe compacte. 

Il songea : « Diable ! » et il se hâta vers son fiacre 
dont il franchit le seuil béant avec une prudence 
calculée et courbée, dictée par l'expérience même. 

Il en évita donc le chambranle. 

Malheureusement, s'étant redressé avec une pré- 
cipitation intempestive, il n'en évita pas le plafond, 
et l'imprévu de cette circonstance fut d'un fâcheux 
effet pour son troisième chapeau; dans moins de 
temps qu'il n'en faut pour le dire, il fut trans- 
formé, le chapeau, en accordéon! en lampion! en 



LES MÉTÉORES 277 

soufflet! on galette feuilletée! Habent sua. fnta 
capetti. Roté a'eut pas une plainte. Tout au souci 
de plaire à -on amie et de se présenter à elle sous 
un aspect avantageux, cet homme charmant mit 
pied à terre, enjamba le trottoir d'un saut, et, re- 
paru une fois encore sur le seuil de la chapellerie : 
— Afin, dit-il au chapelier, de me rendre à l'heu- 
reux rendez-vous — lirelirelou, gratte-moi le mou, 
mon cœur souffre mais absout — avec, décemment, 
sur ma tète, quelque chose de sombre et de surna- 
turel, je désirerais un quatrième météore, du même 
prix, et aussi ténébreux que les trois autres. 



Cependant, comme il n'est plaisanterie si heureuse 
qu'elle ne perde son sel à la longue, Roté se dit 
qu'il avait assez ri et que le moment était venu de 
passer à d'autres exercices. Il imagina donc ceci : 
faire à son quatrième chapeau les honneurs de son 
ver rongeur, lui en tenir la portière ouverte comme 
à une personne de marque, et l'installer, lui d'abord, 
sur le rembourré de la banquette, où il Tirait 
ensuite rejoindre. 

24 



278 LIEDS DE MONTMARTRE 

Cette conception se recommandait à l'appro- 
bation des connaisseurs par des qualités tout à 
part d'ingéniosité et d'astuce, et je dois confesser, 
la vérité m'y pousse, qu'elle fut couronnée, en 
effet, d'une éclatante réussite. Non!... Ni au cham- 
branle supérieur, ni au plafond bas du sapin, 
Roté ne chahuta son tube!... Seulement, s'étant 
assis dessus par mégarde, il le fît éclater sous 
le poids de ses fesses comme une groseille à ma- 
quereau. 

Alors, rêveur mélancolique, l'âme visitée d'une 
angoisse, ne doutant plus qu'il se butât à la mali- 
gnité féroce et inexorable d'un Dieu, il résolut 
d'en venir aux grands moyens et de triompher 
quand même. Accoudé à la glace baissée de la 
voiture : 

— Oh hé ! hurla-t-il. Chapelier ! 

Puis, au chapelier accouru, ses offres de service 
à la bouche : 

— Afin, dit-il, de me rendre au rendez-vous où 
la belle des belles m'attend, — lirelirelan, gratte- 
moi le flanc, mon cœur est un vieil enfant — 
avec, décemment, sur ma tète, quelque chose de 
sombre et de surnaturel, apportez-moi ici même. 



LES MÉTÉORES 279 

dans ce fiacre, un cinquième météore de seize à 
dix-huit francs; vous me le poserez vous-même, de 
nains, Bur le chef! et nous verrons, tonnerre 
de bleu, si je m'assoirai encore dessus! 



VI 



Au petit trot de la rousse jument qu'il empri- 
sonnait de ses brancards, le fiacre s'était remis 
en route, conduisant à la terre promise Roté, 
homme habile entre tous en l'art d'avoir raison 
des perfidies de la vie et de mater les dieux malfai- 
sants. Sa face élargie de fierté disait tout le mérite 
d'une victoire qu'en suivrait bientôt une seconde, 
et, dans le vague reflet de la vitre encadrant le 
siège du cocher, l'heureux coquin, en malins cli- 
gnements d'œil, se complimentait de l'une et de 
l'autre. 

Ah ! lenteur des dernières attentes !... agonie 
atroce et exquise des désirs enfin contentés!... 
fièvre des doigts exaspérés, tendus vers le but 

4 

presque atteint!... 
Soudain, le fiacre s'arrêta. 
Roté eut un geste d'impatience. 



280 LIEDS DE MONTMARTRE 

Une minute s'écoula. 

Roté mordit sa canne. 

Mais comme, à la première minute, en succédait 
une seconde, puis, à la seconde, une troisième, il 
n'y tint plus; par le cadre de la glace baissée, il 
se pencha au dehors, et, pour stimuler de paroles 
bien senties le zèle de l'automédon, il projeta 
d'arrière en avant sa tête que surplombait — cin- 
quième du nom — un haut-de-forme irrépro- 
chable. Précisément^ au même instant, un agent 
qui veillait à la circulation, projetait d'avant en 
arrière son bâton couleur de porcelaine, marqué 
aux armes de la Ville. Animés de vitesses égales, 
mais agissant en sens contraires, le bâton de 
l'agent et le chapeau de Roté se heurtèrent, pareils 
à deux trains... 

Dn coup sourd! 

— Andouille ! fit l'agent. 

Mais Roté ne répondit pas, les cheveux au vent, 
les yeux perdus, suivant, par l'éloignement de la 
rue, la galopade précipité d'une chose qu'on ne 
saurait définir, une chose sombre, surnaturelle, une 
sorte de météore ténébreux... 



PA.NTHÉON-COORCELLES 



A Royer Battut. 
LE RÉCITANT 

Qu'est-ce qu'il y a Un? 

LES VIERGES 

Il y a un Dieu, un seul Dieu, qui règne dans les 
cieux. 

LE RÉCITANT 
Oui, il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux; 
mais du Panthéon à Courcelles par l'omnibus Cour- 
celles-Panthéon, il y a des stations plus nombreuses 
que ne le furent jamais les étoiles en un firmament 
constellé. 

A l'orchestre : roulements de tambours. 

24. 



282 LIEDS DE MONTMARTRE 

LE RÉCITANT 

Des solitudes silencieuses où sommeille à toute 
heure la place du Panthéon, l'omnibus Panthéon- 
Courcelles s'est mis en route pour Levallois. Au 
petit trot des deux coursiers qui le remorquent à 
leurs derrières, il dégringole la rue Soufflot, arrive 
au boulevard Saint-Michel... et y fait une première 
halte! 

Halte brève; suffisante pourtant. 

L'omnibus Panthéon-Courcelles y a puisé de nou- 
velles vigueurs. 

Tel un cerf, il traverse le boulevard Saint-Michel; 
telle une flèche, il enfile la rue de Médicis, le long 
de la grille du Luxembourg; et les voyageurs satis- 
faits, qui se voient déjà à Courcelles, se frottent les 
mains d'un air de jubilation. 

Or, ils ne sont qu'à l'Odéon, et l'omnibus, ô éton- 
nement ! s'arrête de nouveau et pleure sur son frein. 
Coup de cymbale à l'orchestre. 

Qu'est-ce qu'il y a Deux ? 

LE CHŒUR 
Du Panthéon à l'Odéon, il y a deux stations : il y 



P A N T H É N -COURC E LLE S 2S3 

a la station du boulevard Saint-Michel et il y a la 
station de la rue de Vaugirard. 



LES VIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 
A l'orchestre : altos et bassons. 

LE RÉCITANT 

Cependant, l'omnibus Panthéon-Courcelles a re- 
pris son parcours deux fois interrompu. A présent, 
il descend la rue de l'Odéon et sa roue grince au 
rebord du trottoir. Il penche sur sa droite, un peu; 
en sorte que les voyageurs de L'impériale, à la fois 
inquiets et charmés, voient venir la minute, pro- 
chaine, où ils seront précipités entre les bras des 
petites blanchisseuses de fin aperçues au passage, 
blondes et dépeignées, au-dessus de la couche de 
craie embarbouillant à mi-hauteur les vitres des 
blanchisseries. 

Entre deux haies de riches chasubles où des ors 
se relèvent en bosses, et de cierges montant la garde, 
alternés de Saints-Sacrements, devant des jupes 
d'enfant de chœur plus rougeoyantes que des enge- 
lures de vachères, il ébranle le pavé de la rue Saint- 



284 LIEDS DE MONTMARTRE 

Sulpice, gagne le parvis de l'église et... s'arrête. 

Coup de cymbale à l'orchestre. 

Qu'est-ce qu'il y a Trois? 

LE CHOEUR 

Du Panthéon à Saint-Sulpice, il y a trois stations, 
il y a la station du boulevard Saint-Michel, la sta- 
tion de la rue de Vaugirard et la station du parvis 
Saint-Sulpice. 

LES VIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 
A l'orchestre : motif de harpes. 

LE RÉCITANT 

Le cocher de l'omnibus Panthéon-Courcelles est 
un précieux automédon, respectueux (autant que 
faire se peut) de l'existence des personnes que la 
modicité de leur bourse oblige à aller à pied, et 
habile à l'égal d'Hippolyte, fils faussement accusé 
de Thésée, en l'art de conduire les chevaux. D'un 
coup de fouet qui a claqué dans l'air comme une 
amorce de fulminate, il a enveloppé les siens; et 
aussitôt les nobles bêtes, attentives à l'appel du 
devoir, ont tendu leurs jarrets nerveux, leurs cuisses 



PANTHÉON-COURCELLES 285 

couleur d'acajou, toutes ridées de leur puissant 
effort. 

— II uo ! 

Coupée de ruelles étroites où bat encore le cœur 
du Paris d'autrefois, la rue du Vieux-Colombier 
s'offre à leur valeur indomptable. En moins de 
temps qu'il n'en faut pour le dire, ils en dévorent 
la chaussée sur une longueur de 25 maisons dont 
13 à gauche et 12 seulement à droite; après quoi, 
en ayant atteint les extrémités lointaines, ils stop- 
pent et savourent longuement la douceur d'un 
repos bien gagné. 

Coup de cymbale à l'orchestre. 

Qu'est-ce qu'il y a Quatre? 

LE CHOEUR 

Du Panthéon à la rue du Vieux-Colombier, il y a 
quatre stations : il y a la station du boulevard 
Saint-Michel, la station de la rue de Vaugirard, la 
station de la place Saint-Sulpice et la station de la 
Croix-Rouge. 

LES VIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 
A l'orchestre : flûtes et clarinettes. 



286 LIEDS DE MONTMARTRE 

LE RÉCITANT 

L'omnibus Panthéon-Courcelles a ceci de parti- 
culier qu'il ne saurait apercevoir une rue sans s'y 
précipiter tête basse, un kiosque ou un urinoir sans 
en faire immédiatement le tour. Il est imprévu et 
loufoque, et rappelle par certains côtés cet éton- 
nant chemin de fer de Sceaux qui se minait le tem- 
pérament à courir après sa queue dans l'espoir de 
la rattraper. D'où il résulte que les concierges des 
immeubles qu'il rencontre sur son parcours lui 
jettent de méfiants coups d'œil, avec la crainte 
manifeste de le voir s'élancer brusquement sous 
l'une des hautes portes cochères confiées à leur 
vigilance!... Par bonheur, il a de l'usage, il sait 
qu'on n'entre pas chez les gens sans frapper; et 
c'est ainsi qu'ayant, sans trop d'extravagances, 
atteint enfin le boulevard Saint-Germain, il s'y 
arrête pour souffler; — ce qui lui était bien dû. 
Coup de cymbale à l'orchestre. 

Qu'est-ce qu'il y a Cinq? 

LE CHOEUR 
Du Panthéon au boulevard Saint-Germain, il y a 



PÀNTHÉON-COURCELLES 287 

cinq stations : les quatre stations déjà nommées, 
et la station de la rue du Bac. 

LE RÉCITANT 

Oui. mais comme de la rue du Bac, où il y a une 
station, au pont de la Concorde, où il y en a une 
autre, il y a. au coin de la rue de Bellechasse, une 
station intermédiaire... 
Coup de cymbale. 

LE CHOEUR 

Du Panthéon au pont de la Concorde, pour l'om- 
nibus Panthéon-Courcelles, qu'est-ce qu'il y a Sept? 

LE RÉCITANT 

Il y a sept stations : la station du boulevard 
Saint-Michel, Ja station de la rue de Vaugirard, la 
station de la place Saint-Sulpice, la station de la 
Croix-Rouge, la station de la rue du Bac, la station 
de la rue de Bellechasse et la station du quai 
d'Orsay. 

LES VIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 

Mouvement de valse. 



288 LIEDS DE MONTMARTRE 



LE RECITANT 



Vert quant aux feux, vert quant aux flancs, l'om- 
nibus Panihéon-Courcelles voudrait en imposer aux 
masses et les persuader de sa verte vieillesse. Même, 
il s'est, depuis quelque temps, payé le luxe d'une 
plate-forme, dont il dodeline par les chemins, sem- 
blable à ces vieilles rigolotes qui remuent pompeu- 
sement le derrière comme pour donner à entendre 
qu'elles ne sont pas déjà si mouche et que, mon 
Dieu! à l'occasion, elles joueraient encore des épi- 
nettes avec un certain agrément. 

Mais il n'y a pas un mot de vrai. 

C'est de la blague, et voilà tout. 

Quarante-huit fois, pas une de plus, les roues de 
derrière de la lourde voiture ont évolué sur elles- 
mêmes, — soixante-trois fois celles de devant, en 
raison de leur diamètre moindre, et déjà sur le 
seuil étroit de l'omnibus encore une fois à l'arrêt, 
un contrôleur est apparu, coiffé d'une casquette 
galonnée, et questionnant un cuirassier sur l'impor- 
tant point de savoir si c'est lui c qui est le militaire ». 

Car la fatalité a placé une station à chaque extré- 
mité du pont de la Concorde, l'une en amont, l'autre 



PANTHÉOX-COURCELLES 289 

en aval, la rivière coulant entre elles deux. En sorte 
que, du Panthéon à la place de la Concorde, il y a 
tement huit stations : la station du boulevard 
Saint-Michel, la station de la rue de Vaugirard, la 
>t:dion de la place Saint-Sulpice, la station de la 
Croix-Rouge, la station de la rue du Bac, la station 
de la rue de Bellechasse, la station du quai d'Orsay 
et la station du Cours-la-Reine. 

LES VIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 

A l'orchestre : pistons et trombones. 

LE RÉCITANT 

De même il n'y a qu'un Dieu qui règne dans les 
cieux, de même il n'y a qu'une station de la place 
de la Concorde à la place de la Madeleine : la station 
de la rue Royale. Seulement, de la place de la 
Madeleine à la place Saint-Augustin, il y en a une 
seconde : la station du boulevard Malesherbes !... 
Ite heure, une morne tristesse est peinte sur 
le visage «les pauvres voyageurs. Comme des gens- 
qu'aurait effleurés de son ailele formidable Surna- 

25 



290 LIEDS DE MONTMARTRE 

turel. ils échangent des regards anxieux et pensent 
qu'à la mention : 

COMPLET 

immobilisée au-dessus du képi du conducteur, on 
pourrait sans inconvénient substituer le vers du 
divin Alighieri : 

Lasciate ogni speranza. 

Vous avez raison, pauvres gens; laissez s'éteindre 
au fond de vos âmes la fleur douce, la fleur par- 
fumée, des consolantes illusions! Et toi. Cls de 
Mars et de Bellone, cuirassier aux mains gantées 
de blanc, toi qui, sous l'acier qui te sied, porte un 
cœur à l'abri des molles défaillances, croise avec 
résignation tes bras sur ta large poitrine, et, enten- 
dant sous ta culotte, gémir, hélas! une fois de plus, 
le frein d'arrêt de l'omnibus qui te portait à tes 
amours, renonce, au coin du boulevard extérieur, 
où il y a une station encore, à goûter les lèvres de 
Margot. 

Car du Panthéon à Courcelles par la ligne Cour- 
celles-Panthéon qu'est-ce qu'il y a Onze? 
Coup de cymbales à l'orchestre. 



PANTIIÉOX-CODRCELLES 291 



LE CHOEUR 



Il y a onze stations. Il y a la station du boule- 
vard Saint-Michel, la station de la rue de Vaugirard, 
la station de la place Saint-Sulpice, la station de 
la Croix-Rouge, la station de la rue du Bac, la sta- 
tion de la rue Bellechasse, la station du quai d'Or- 
say, la station du Cours-la-Reine, la station de la 
rue Royale, la station du boulevard Malesberbes et 
la station du boulevard Extérieur. 

LES YIERGES 

Mais il n'y a qu'un Dieu, qui règne dans les cieux. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Un Client Sérieux 1 

Godefroy 71 

Théodore 83 

Monsieur Félix 107 

La Cinquantaine 121 

L'Extra-Lucide 133 

Le Principal Témoin 145 

Une Évasion de Latude 153 

La Bourse 1G7 

La Première Lettre 181 

Un Mois de Prison 193 

Quand je pédalais 205 

La Première Leçon 207 

Le Phénomène 213 

Le Chevalier Hanneton 227 



296 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 
L'Art de culotter une Pipe 241 



DO 



Une Opposition 

Lieds de Montmartre 269 

Les Météores 271 

Panthéon-Courcelles 281 



PARIS. — MP. E. FLAMMARION, RL'E RACINE, 26. 



I 



t 





a39003 003880670b 



CF PO 2625 
ACC4 1238138 



GEO UN CLIENT SE